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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/254

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REVUE DES DEUX MONDES.

que par des ponts-levis méfians, d’étroites portes de prison.

Il passa devant l’École. Deux des meilleures années de sa jeunesse tenaient là. Plusieurs cavaliers ivres passèrent en titubant, à grand cliquetis de sabres. Au coin de la rue de la Garde, derrière une fenêtre, un sanglot d’enfant invisible lui fit tourner la tête. Une patrouille le croisa, près du Palais de Justice. Un air plus frais lui soufflait au visage : il longea l’Esplanade… Si calme autrefois, à l’heure où allait sonner la « petite cloche », elle était animée d’un va-et-vient d’ombres, dans la faible clarté des réverbères, espacés sous les arbres. Encore des soldats, ceux-là recrus de fatigue, couchés par terre, la tête sur leur sac ; un chat blanc qui file sous une porte, un murmure de charrois lointains ; puis, à nouveau, dans la rue des Clercs, un air lourd l’oppressa, un air saturé de la vie et du silence de ces milliers d’hommes et de chevaux qui campaient partout, remplissaient les forts, les casernes, les glacis, le Ban Saint-Martin, l’île Chambière, couvrant le sol du mamelonnement pointu des tentes grises, noircissant l’herbe d’innombrables feux de bivouac.

À l’hôtel de l’Europe, des factionnaires, des lumières, du bruit, la salle du grand Quartier général, fenêtres ouvertes, avec des officiers penchés sur les papiers, dans la fumée des cigares. Du Breuil entra. Sur le seuil, deux dames élégantes lui sourirent. L’une était la femme d’un général. Elle logeait là comme en villégiature, avec une nourrice et un bébé. Dans un couloir, des plantons, des curieux. Le commandant Blache parut : officier d’ordonnance du maréchal Lebœuf, il était, par son service, constamment en rapport avec l’état-major général. Il ne décolérait pas depuis trois jours, n’ayant à la bouche que le mot : gâchis, gâchis, répété avec une fureur comique. Tout allait mal. Il était logé dans une chambre à punaises. De jeunes camarades lui avaient manqué d’égards. Un de ses chevaux s’était blessé pendant le voyage. Au reste, avec son esprit méthodique, il ne pouvait se faire au tumulte de la salle de travail, à la présence des étrangers entrant là « comme au moulin » ! Dans les quatre sections du grand état-major, renseignemens, mouvemens, personnel, matériel, c’était le même décousu, la même agitation. La moindre dépêche télégraphique y soulevait tout le monde. On avait l’air d’hallucinés. « Soyons calmes, sapristi ! » grommelait-il vingt fois par jour. Il rentra dans la salle où le brouhaha croissait.