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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/25

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LE DÉSASTRE.

— Le capitaine Lacoste ? dit Du Breuil.

À la vue des quatre galons, le brigadier à demi endormi se réveilla tout à fait. Il bredouilla quelques mots, courut prévenir le maréchal des logis. Celui-ci, somnolent encore, sortait du corps de garde. C’était un vétéran couvert de chevrons et de brisques, espèce de géant aux moustaches phénoménales. Il avait les cheveux grisonnans, la taille bien prise dans l’habit blanc, la czapska sur l’oreille, l’air rogue.

— Le capitaine Lacoste ? répéta sèchement Du Breuil, un peu agacé par l’attente. Allons, réveillez-vous donc, maréchal des logis :

La phrase dite, une expression de chagrin résigné s’était peinte sur la mâle figure humiliée. Le sous-officier bousculait ses hommes :

— Vite ! Allumez le falot ! Gouju, conduisez le commandant.

Son guide prêt, tandis qu’immobile, les talons joints, la main droite à hauteur de la coiffure, les yeux fixes, le vieux briscard se raidissait dans un salut militaire, Du Breuil était encore confus de sa vivacité. L’attitude silencieuse du maréchal des logis le peina comme un reproche. Il se tourna vers lui, et d’une voix radoucie, pleine de politesse, dit, en inclinant la tête :

— Merci.

Gouju marchait devant lui. Ils traversèrent une cour. L’armature d’étain de la lanterne, balancée au poing de l’homme, projetait des raies d’ombre divergentes, comme les cordes qui relient un ballon à sa nacelle. Il semblait que ce faible cône de clarté fît paraître alentour la nuit plus noire. Un grand silence planait sur la caserne endormie. Du Breuil n’en perçut que mieux quelques bruits légers, venant du côté des écuries : refrain monotone murmuré par un lancier en faction, ébrouement d’un cheval, cliquetis d’une chaîne d’attache.

— Il y a deux marches, mon commandant.

Du Breuil pénétra dans un grand bâtiment. Une lampe fumeuse accrochée au mur répandait une forte odeur d’huile. Un escalier se dessinait vaguement dans la demi-clarté. Sur le palier du premier étage, l’homme frappa timidement à une porte.

— Entrez, fit une grosse voix.

Lacoste, en petit veston de toile ouvert sur sa chemise et pantalon rouge, sauta du hamac dans lequel il fumait sa pipe. Silencieusement il tendit à son ami une main osseuse. Il avait