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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/228

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Jean, le mari de l’« enfant malade », c’est un peu, si vous voulez, le Jacques de George Sand, mais un Jacques qui ne se tue point et qui va jusqu’au fin bout de sa théorie.

Autre différence : Jacques avait naturellement, sur les femmes, les idées de George Sand : il les croyait douées de raison et même de volonté. Mais voici sur elles les idées de Jean : «… Il m’apparaît confusément que ce sont des êtres instinctifs qui ne savent trop ni quand ils veulent ni ce qu’ils veulent, vagues automates à qui manque toute clairvoyance intérieure et que meuvent tyranniquement leurs désirs, d’ailleurs contradictoires d’heure en heure. Ou mieux, car ce sont choses vivantes et qui souffrent, je les considère un peu comme des enfans qui ont besoin d’être guidés et doucement traités quand ils se trompent, un peu comme des malades à qui nous devons des tendresses d’attention, des ménagemens infinis, de la pitié et du pardon… »

Jean s’en tient donc aux vers de Vigny sur l’« enfant malade » et sur la « bonté d’homme », et croit que cette bonté doit faire à cette maladie un crédit illimité. Pour le reste, célibataire ingénieux et épris de ses aises.

Or le malheureux a, sans y prendre garde, inspiré une passion furieuse à Mlle Germaine, la fille de ses hôtes (nous sommes aux bains de mer). Germaine, en proie à la Vénus de Phèdre et de Julia de Trécœur, laisse échapper l’aveu de son amour, et tour à tour insulte Jean et le supplie, et sanglote, et défaille, et dit qu’elle va se tuer. Et Jean, crédule à cette menace, et surtout ému de cet amour et de cette douleur, finit par lui dire : « Je ne veux pas être en ce monde la cause volontaire d’une souffrance qui dure. Je vous donne ma vie pour que vous respectiez la vôtre et qu’elle vous soit désormais sacrée. Vous serez ma femme si vous le voulez et quand vous le voudrez. Je m’efforcerai de vous rendre heureuse : j’apprendrai à vous aimer. Je vous promets, quoi qu’il arrive, une grande bonté et quelque clairvoyance. »

Nous les retrouvons, au deuxième acte, mariés depuis huit mois ; et déjà cela ne va plus. Germaine a ses nerfs du matin au soir, et probablement du soir au matin. Elle est absolument insupportable. Ce n’est pas « l’enfant malade », c’est l’enfant enragée. Jean est admirablement calme, bon, doux, patient, indulgent : il a seulement le tort d’être tout cela d’un air supérieur. C’est cet air-là qui enrage Germaine. Elle ne lui pardonne pas non plus ses livres, ses méditations, ni ses amis (Henri, jeune homme assez pâle, et Georges, petit-neveu de Desgenais), ni enfin ce qu’elle appelle « leurs idées », c’est-à-dire, sans doute (car ces idées ne nous sont exposées nulle part), leurs