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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/226

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que les autres. On dirait qu’elles peuvent voler plus facilement… Une petite lettre d’enfant… et rien de plus… » (Car la cécité de Marthe est, comme la névrose de Daniel, créatrice d’impressions fines et d’images.) Et, certes, le sacrifice fait, elle se dévoue à Daniel d’un grand cœur, et, quand l’aîné veut la reprendre, elle sent à quel point elle aime le cadet. Mais, en se refusant à Maxime, elle lui donne encore « toute sa bouche pour lui dire adieu. »

C’est qu’elle est née pour vouloir tour à tour ce que veulent les autres. Son refrain est : « Ce que vous voudrez. » Elle semble même jouir de cette passivité qu’elle allègue et définit à tout propos : « J’appartiens à tous, je ne sais pas pourquoi, différemment… Je sens que je suis née une espèce de servante… » Elle dit à un endroit : « Que tu m’aimes ou non, je ne tiens pas à savoir… Si j’étais comme celles qui y voient, je serais plus exigeante ; mais l’habitude de ne savoir que la moitié des choses m’a enseigné à profiter simplement de tout ce qu’on me donne. C’est déjà beau. » — L’auteur a sans doute voulu signifier que l’absolue bonté doit être passive (car, active, elle risquerait de faire du mal) et que, pour mieux être passive, elle doit être « aveugle » ; et il a réalisé cette métaphore. — Et, en outre, la cécité de Marthe justifie en quelque mesure ce que sa passivité a d’incestueux : les sensations qui lui viennent des deux frères ne se partagent pas pour elle en deux groupes aussi distincts que si elle voyait leurs corps ; et, par suite, l’abandon qu’elle fait du sien à l’un, puis à l’autre, n’a point pour elle des apparences aussi parfaitement concrètes que pour une personne qui y verrait.

Cette cécité a des effets charmans, — quelques-uns un peu équivoques. Elle suggère à Daniel et à Marthe elle-même d’exquises mièvreries. (Ainsi Daniel : «… Fais-les voir, tes pauvres petits yeux d’aujourd’hui… Ils sont doux comme si je les avais fermés moi-même pour jouer. ») Mais, de plus, l’imagination de l’auteur se complaît et s’attarde à ce cas d’une fille qui reçoit les baisers sans les voir. Cette particularité est pour beaucoup dans l’amour que la douce aveugle inspire aux deux frères, comme si l’idée de ne lui être présens, même aux heures les plus intimes, que par l’ouïe et le toucher, leur était un secret aiguillon.

Et d’autre part, — chose bien observée, je crois, — la cécité de Marthe la destitue de toute pudeur. Elle rappelle tout haut, sans l’ombre de gêne, et en termes trop directs pour être rapportés ici, les sensations qu’elle doit à Maxime. Elle ne rougit pas, parce qu’elle ne voit pas… Et je crains qu’il n’y ait, dans cette étude de l’amour aveugle