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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/224

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industrielle, et par des aventures toutes bourgeoises ; car peu importe le point d’attache et de départ à ces capricieux enchaînemens d’images douloureuses ou délicieuses. — Je ne sais donc si la pièce de M. Bataille est bien appelée « tragédie », mais je crois que la qualification de « songerie dramatique » ne lui conviendrait pas mal. Daniel rêve sur son mal avec une subtilité extraordinaire. Il a la souffrance si inventive, si fertile en images, qu’il la doit aimer, bien qu’il en meure. La vie de l’usine proche est un des plus heureux thèmes de sa rêverie. Cette usine le tue, mais lui est une source inépuisable de sensations ingénieuses. «… Je ne peux pas rester là-haut au coucher du soleil. C’est l’heure où l’ombre de la grande cheminée de l’usine entre dans ma chambre… A quatre heures, elle passe sur la fenêtre du corridor… A. cinq heures elle entre dans ma chambre. Il y a un moment où elle la remplit toute… Alors j’étouffe… Je ne puis plus rester tant que l’ombre de la cheminée n’est pas entièrement passée… » Il souffre dans les machines, souffleté par les volans, heurté par les bielles, la chair striée par les courroies et grignotée par les lentes perforeuses, l’haleine bue par les pompes, etc.

Il sent qu’ « un peu de sa vie sort de lui, s’en va, canalisée, alimenter cette vie artificielle. » Il se figure que la plainte de l’usine, « cette plainte qui monte fatiguée et grelottante dans le brouillard » est sa propre plainte. Toute cette douleur que son frère l’industriel est si fier d’avoir mise en mouvement, Daniel se dit que sa souffrance, à lui, en est la représentation et peut-être le rachat. Il trouve étrange d’être venu au monde juste à l’heure où son père et son frère fondaient cette usine qui ressemble à un enfer. « Prends garde, Maxime. Je suis peut-être la conscience de votre œuvre. » Le cri de la sirène le déchire. Il rêve sur le départ des steamers. «… Les fanaux des messageries glissent et éclairent l’eau comme des rails… Il doit faire froid sur la passerelle des bateaux… Ils emportent des dortoirs silencieux… Quand ils seront loin du port, des gens enfonceront leurs calottes de voyage sur leurs yeux… Ils remonteront leurs montres en bâillant… Le port est déjà loin… La brume est sur toute la mer… »

Tout malade qui n’est pas stupide (et celui-là est très intelligent) devient aisément un poète.

Quant à l’opération de la transfusion du sang, — qui, avec son attirail de lancettes, de seringues, de cuvettes et de serviettes, n’est point à première vue chose de rêve, — M. Henry Bataille la fait se passer derrière une porte. Et devant cette porte, mystérieuse comme toutes les portes fermées, des bonnes d’hôtel attendent, curieuses et