Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/17

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
11
LE DÉSASTRE.

— On la désire autour de lui, dit en baissant la voix M. Jousset-Gournal.

Il entamait des racontars interminables…

— Bonjour. Pierre ! lança une voix jeune et gaie, tandis qu’une main blanche s’abattait sur l’épaule de Du Breuil.

— C’est vous, Maxime ?

Il reconnut un compagnon de cercle et de plaisirs, le vicomte Judin, attaché d’ambassade. Ils passèrent dans un autre salon.

— Soupez-vous avec nous ? demanda Judin. Mes trotteurs nous mettront en une heure devant le perron de Tortoni. Il y aura tous les nôtres, le grand Peyrode, le petit Bloomfield, le baron Lapoigne.

Du Breuil les voyait à mesure : Peyrode tout en nez, un nez rouge qui le désespérait ; Bloomfield, avec ses jambes de basset ; le baron Lapoigne, un vieux noceur décoré de tous les ordres, arbitre en matière d’honneur, et sans rival aux cartes, qu’il battait comme un prestidigitateur. Judin ajouta :

— Il y aura Nini Déglaure et Rose Noël. Venez, Rose est libre, un caprice ne l’effraye pas. Vous connaissez sa devise : « Courte et bonne ! »

— Non, impossible ce soir.

— Ah ! ah ! vous ne voulez pas faire d’infidélités à une belle dame que je ne nommerai pas, mais qui, hier, à l’Opéra-Comique, vous a cherché du regard, derrière l’éventail, toute la soirée…

— Qui donc ?

— C’est entendu ! vous êtes discret. Allons, ne rougissez pas ! Je vous envie. La comtesse avait hier un éclat singulier. Toute la salle l’admirait. Mme Herbeau en était verte.

— Parce que ?

— Zurli, son fidèle, l’a quittée pour aller saluer la comtesse. Le beau chevalier est même resté tout un acte dans sa loge, debout, plongeant sur d’admirables épaules. Il les admirait de cet air recueilli et gourmand, vous savez, comme lorsqu’il va manger du macaroni…

— Avouez que la comparaison !… Et Du Breuil sourit en fronçant le sourcil, ce qui donnait à sa physionomie une expression particulière. Il n’aimait pas entendre parler de Mme de Guïonic. Il évitait même d’y trop penser. Cette affection demeurait, dans son âme limpide, comme une flaque après l’orage. De délicieuses fraîcheurs de ciel, nuages, arbres, s’y reflétaient, mais