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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/160

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Ainsi pensait M. Canovas, qui savait pourquoi il pensait ainsi dans l’Espagne qu’il avait trouvée. Cependant, à la longue, les rancunes et les convoitises aidant, une légende s’établissait, dont on peut dire qu’il a fini par être la victime ; légende mensongère qui ne se contentait pas de le peindre inflexible, faisait pis, et le peignait cruel. J’ignore si les anarchistes ont réellement souffert dans les cachots de Montjuich des tortures qui déshonoreraient à jamais le geôlier qui les invente et les applique, et je voudrais, avant de condamner personne, un témoignage plus impartial que le mélodramatique récit de M. Tarrida del Marmol. Mais admettons qu’ils n’exagèrent pas et que leur prison ait été, contre toute loi et tout droit, changée en martyre, que la question ait été ressuscitée pour eux par de nouveaux inquisiteurs. Supposons-le, maint exemple nous montrant de quelle inhumanité l’homme livré à lui-même est capable. En quoi l’accusation touche-t-elle M. Canovas ? Qui prétendrait sérieusement qu’il a ordonné, approuvé, toléré des actes aussi odieux, s’ils ont été commis et lui ont été révélés ?

N’y eût-il pas, pour qu’il ne les eût ni ordonnés, ni approuvés, ni tolérés, pour qu’il n’en fût à aucun titre ni en aucune mesure responsable, ce motif qu’ils étaient odieux, il y en aurait un autre, et c’est qu’ils étaient inutiles : ces prisonniers étaient des prisonniers, enfermés dans une citadelle qui ne lâche pas aisément ce qu’elle tient ; donc impuissans, hors d’état de nuire. Or, on peut, quand on est, au sens plein du terme, un homme de gouvernement, ne pas reculer devant des moyens qui feraient hésiter de plus timides : encore faut-il que ce soient des moyens de gouvernement, bons à atteindre une fin de gouvernement ; dans le cas des anarchistes de Montjuich, la fin était atteinte ; il eût été absurde, puisque aussi bien il était superflu, de recourir à ce moyen qui n’en était pas un ; et quiconque a vu de près le politique qu’était M. Canovas del Castillo n’a pas besoin d’en savoir davantage.

C’était en tout, partout et toujours, un politique. Les mêmes adversaires qui lui reprochaient sa « dureté » lui ont également reproché et son « orgueil », et sa « mauvaise humeur », l’un et l’autre tenus, grâce à eux, pour proverbes en Espagne : « la soberbia, et le malumor de Canovas. » — Mais, chez M. Canovas, l’orgueil n’était que le sentiment de la force, et bien moins de sa force ou de sa valeur personnelle que de la force et de