Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/14

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
8
REVUE DES DEUX MONDES.

quiète, baron ? Ces Prussiens méritent une raclée. Nous la leur donnerons. N’est-ce pas, amiral ?

Le petit vieillard auquel elle s’adressait, M. La Véronnech, face glabre de Breton aux yeux couleur de grès, très triste parce qu’il avait perdu coup sur coup sa femme et sa fille, répondit sans enthousiasme :

— Certainement, madame.

— Le duc a admirablement parlé ! déclara d’un ton tranchant le comte Duclos, un des familiers de l’Impératrice. Il n’a fait d’ailleurs que se conformer au programme arrêté, ce matin même, au conseil des ministres.

Tout ce que disait le comte Duclos sentait l’arrogance, que cela tînt à l’air provocant de son visage, yeux durs et moustaches cirées, ou seulement à l’exaspération causée par la conduite de sa femme. Il adorait cette superbe créature aux yeux de génisse et la rouait de coups, disait-on ; elle le trompait avec une imperturbable sérénité.

— C’est écal. C’est aller trop fite en pesogne, répéta le gros Manhers.

Personne ne l’approuva. Mme de Limai haussa les épaules et prit au passage le bras du général Jaillant qui, sec et mince dans son uniforme, effila sa moustache en se penchant vers la dame. Selon la chronique scandaleuse, il l’avait fort aimée dans le temps. Du Breuil vit s’avancer alors le plus redoutable, le plus captieux des bavards, M. Jousset-Gournal, conseiller à la cour impériale ; mais il ne put éviter son contact, qui tenait comme glu.

— Eh bien ! mon enfant ! (Leurs familles étaient très liées.) Que vous disais-je ?

Il suçait avec délectation les mots qu’il prononçait ; ses yeux gris pétillaient ; on eût dit qu’il goûtait d’avance le plaisir du bourreau qui va torturer sa victime :

— C’était fatal ! À moins d’être aveugle, impossible de se le dissimuler ! L’équilibre européen était rompu depuis Sadowa. Tôt ou tard, il eût fallu le rétablir. L’occasion est bonne. L’Allemagne du Sud, où la Prusse n’est guère en honneur, va saisir avec empressement cette occasion de se séparer d’elle. Bien plus, la Confédération du Nord se déclarera pour nous. Le Hanovre va prendre les armes. La Saxe, évidemment, s’appuiera sur l’Autriche, qui nous est acquise.

Du Breuil jeta un regard désespéré à droite et à gauche. Per-