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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/12

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REVUE DES DEUX MONDES.

Il était rongé par le regret, le besoin de la servitude. Avec une amabilité fielleuse, il demanda au commandant, officier d’ordonnance du ministre de la guerre, des nouvelles de son oncle, le marquis de Champreux, chambellan de service.

— Mais vous allez le voir. Il est auprès de Leurs Majestés.

— Où sont-elles ? demanda le gros homme, précipitamment.

— Dans le salon des Vernet.

Il était déjà loin, Du Breuil sourit.

Le salon Rouge se remplissait. Après les graves événemens de la journée, il était facile de prévoir que tous les familiers de la cour seraient à Saint-Cloud, ce soir. Un à un en effet, ils montraient leurs visages, où se lisaient la dissimulation, l’angoisse, la curiosité, la joie.

Les portes de la bibliothèque ouvertes, Du Breuil traversa le salon de la Vérité. À droite et à gauche, le salon de Mercure et celui de Vénus se peuplaient de figures nouvelles ; et sans cesse débouchaient, par le vestibule des grands appartemens, des personnages officiels, des membres du corps diplomatique, une foule toujours grossissante d’habits brodés et de fraîches toilettes.

— C’est vous, Du Breuil, qu’est-ce que vous faites là ?

Le commandant reconnut la voix perçante du général Jaillant, un des directeurs au ministère de la guerre.

— Rien. J’ai dîné au château, mon général.

— Mes complimens.

Le ton de secrète envie se nuança de bienveillance protectrice :

— Eh bien ? Quoi de neuf dans votre bureau ? Si le discours du duc de Gramont tient ce qu’il présage, nous aurons du travail sur les bras. Tout n’est pas rose pour nous autres paperassiers. Dire qu’il y a des gens qui nous envient !

— Ils ont tort, mon général. Les camarades, eux, n’ont qu’à se battre…

— Bah ! bah ! Quand on a fait la campagne d’Italie, comme vous et moi, mon cher, on ne s’étonne de rien. À propos, puisque vous êtes dos familiers, savez-vous à quelle heure Leurs Majestés traverseront les salons ? Tiens : Chenot ! Vomment vas-tu, mon vieux ?

— Pas mal. Sais-tu la nouvelle ?… Bonjour, Du Breuil.

Le commandant salua. Les deux généraux, bras dessus, bras dessous, s’éloignèrent en causant à voix basse.

Du Breuil regardait le dos voûté de Chenot, le bourrelet de