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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/115

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ouvrages et ne condamne pas les miens, comme si ce Conseil de Genève était mon juge. Il me dénonce publiquement ; il dit que je suis l’auteur d’un libelle intitulé : Sermon des Cinquante ; il joue le rôle de délateur et de calomniateur. Il n’est point d’excuses pour une action si coupable et si lâche ! » Rousseau avait combattu à visage découvert ; Voltaire était trop habile pour l’imiter ; aussi se déguisa-t-il en écrivant une brochure : Sentiment des citoyens, où, prenant le langage d’un ami de l’ordre et des lois, d’un Genevois irrité des inconséquences de Rousseau, il le dépeignit comme « un homme déguisé en saltimbanque (Jean-Jacques avait pris l’habit arménien) qui traîne avec lui, de village en village, la malheureuse dont il fit mourir la mère (Mme Le Vasseur était pleine de vie) et dont il a exposé les enfans à la porte d’un hôpital, en rejetant les soins qu’une personne charitable voulait prendre d’eux, et en abjurant tous les sentimens de la nature ».

Rousseau se tint au premier moment sur la négative ; et dans ses notes sur cette brochure : « Je n’ai jamais exposé, dit-il, ni fait exposer aucun enfant à la porte d’aucun hôpital. » C’était jouer sur les mots : il n’avait pas fait exposer, mais bien fait déposer ses enfans à l’hôpital. Jean-Jacques était déconcerté, et il fit d’autres faux pas encore à cette occasion : il attribuait au pasteur Vernes la brochure de Voltaire ; il en voulut à Mme d’Épinay d’avoir trahi son secret : elle qui était une personne discrète et sûre. C’est Grimm évidemment qui, pendant son séjour à Genève en 1759, avait eu maintes fois l’occasion de s’entretenir avec Voltaire, et qui l’avait mis au courant de tout.

Dès lors la brèche était ouverte dans la réputation de vertu que Rousseau avait possédée. Le coup d’œil de Voltaire avait été juste et pénétrant ; avec une diabolique sûreté de main, il avait touché le point faible. Désormais l’auteur d’Émile ne pourra plus faire la leçon à ses contemporains, et leur parler, pour ainsi dire, du haut d’une chaire ; il n’est plus qu’un homme comme un autre, un homme faible et coupable ; il faut que son orgueil recule, et se replie sur une autre ligne de défense. L’auteur des Confessions mettra sa vie à nu, et son talent grandira encore ; mais son autorité morale a été frappée ; elle ne pourra plus se raffermir entièrement.

D’où vient donc qu’elle ait été si grande, et qu’un homme isolé, sans autre arme que son assurance et quelque art d’écrire,