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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/114

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de le devenir. Il n’y a ni pauvreté, ni travaux, ni respect humain, qui le dispensent de nourrir ses enfans et de les élever lui-même. Lecteurs, vous pouvez m’en croire : je prédis à quiconque a des entrailles, et néglige de si saints devoirs, qu’il versera longtemps sur sa faute des larmes amères, et n’en sera jamais consolé. » Dans ce passage de l’Emile, Rousseau avait fait quasi l’aveu public de sa faute ; il s’est étonné qu’après cela on ait eu le courage de la lui reprocher. Mais il avait des ennemis : comment eussent-ils négligé une si belle occasion de le confondre ? Son repentir même témoignait contre lui.

Dès son premier Discours, où les mots de « vertu » et de « vertueux » reviennent jusqu’à quarante-trois fois dans un petit nombre de pages, Rousseau s’était posé en censeur austère de son siècle ; pendant quatorze ans, et ses confrères et le public, tout le monde l’avait accepté sur ce pied. Il était entouré d’estime ; les contemporains étaient unanimes sur ce point. D’Alembert n’a point mis d’ironie dans le compliment qui termine sa réponse à la Lettre sur les spectacles : « Je suis, monsieur, avec tout le respect que méritent votre vertu et vos talens, et avec plus de vérité que le Philinte de Molière, votre très humble… » Le mandement de l’archevêque de Paris, qui portait condamnation de l’Emile, s’élevait contre les idées et les écrits de l’auteur ; il ne touchait à son caractère que pour y reconnaître « la simplicité des mœurs », et reprocher au philosophe « des paradoxes de conduite », et « le désir d’être connu de tout le monde » : en d’autres termes, l’amour de la retraite et l’amour de la gloire. L’illustre misanthrope se montra trop sensible à ces bénignes atteintes. D’autres allaient venir, plus cruelles et vraiment envenimées.

Au mois de décembre 1764, avaient paru les Lettres de la Montagne ; Rousseau y avait parlé du contraste choquant qu’on voyait entre la conduite circonspecte et pleine de déférence qu’avait tenue le Conseil de Genève à l’égard de Voltaire, un étranger ; et la sévérité qu’il avait déployée contre un citoyen qui faisait honneur à son pays. Le peuple de Genève en était indigné en effet ; et c’est alors que, dans le sentiment de cette défaveur, Voltaire, établi à Ferney, mais qui avait gardé sa maison des Délices, se décida de mauvais gré à y renoncer, et à résilier avec perte le bail à vie qu’il avait fait dix ans auparavant. On comprend que Voltaire fût outré contre Rousseau : « Il excite, disait-il, le Conseil de Genève contre moi, il se plaint que ce Conseil condamne ses