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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/109

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faire aimer de son mari, nous plaît-elle plus qu’à lui ? Mme Racine était une brave et digne mère de famille ; et grâce à elle, le poète a eu dans son âge mûr un foyer domestique, un cercle d’enfans, un intérieur doux et animé : toutes choses qui l’ont rendu heureux, et qui ont manqué à son ami Boileau ; mais cette personne estimable n’a-t-elle pas été trop étrangère aux préoccupations littéraires de l’auteur d’Iphigénie ! Vraiment elle était rare dans l’ancienne France, cette union intime, calme et profonde d’un écrivain et de sa femme, cette attention réservée et intelligente :

J’entends de vos papiers le bruit paisible et doux ;
Je ramasse parfois votre plume qui tombe.

On ne voit guère que la duchesse de Saint-Simon qu’on puisse citer en modèle : « Blonde, nous dit son mari, avec un teint et une taille parfaite, un visage fort aimable, l’air extrêmement noble et modeste, et je ne sais quoi de majestueux par un air de vertu et de douceur naturelle. Ce fut celle que j’aimai le mieux, et avec qui j’espérai le bonheur de ma vie, qui depuis l’a fait uniquement et tout entier. Comme elle est devenue ma femme, je m’abstiendrai d’en dire davantage. » Saint-Simon s’arrête en effet, mais ailleurs il recommence l’éloge : « Je ne trouvai jamais de conseiller si sage, si utile ; je m’en suis aidé en tout. C’est un bien doux contraste de ces femmes inutiles et qui gâtent tout ; contraste encore plus grand de ces rares capables qui font sentir leur poids ; d’avec la perfection d’un sens exquis, doux et tranquille, qui loin de faire apercevoir ce qu’il vaut, semble toujours l’ignorer soi-même, avec une uniformité de modestie, d’agrément et de vertu. »

Je suis persuadé que ces louanges si largement données étaient sincères, car Saint-Simon les a jetées sur un papier que la postérité seule devait lire ; et j’accorde aussi que d’autres que Mme de Saint-Simon ont dû en mériter de pareilles ; que plus d’un mari, qui aurait eu sujet de parler comme le sien, a jugé plus sage de se taire. Qui sapit, in tacito gaudeat ille sinu ! La Rochefoucauld n’a-t-il pas dit : « On sait assez qu’il ne faut pas parler de sa femme » ?

Mais quelque part qu’on veuille faire à ce silence, à cette réserve des maris d’autrefois, je crois qu’on peut dire, à l’honneur du siècle qui va finir, qu’il est plus riche à cet égard que les