Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/99

Cette page n’a pas encore été corrigée


l’agitation féconde où ils précipitèrent les esprits, sans compter que leur souci exclusif de l’homme, leur superbe confiance dans ses facultés, les brutales vérités qu’ils s’efforçaient de répandre, leur admiration pour la force et pour le bonheur, ne sont point dépourvus d’une grandeur insolente, qui séduit par son insolence même et par l’incommensurable orgueil qui y éclate. N’ont-ils pas trouvé la formule de la politique éternelle, qui proclame, en définitive, le droit du plus fort, et comment s’étonner que d’avides ambitions comme celles qui pullulaient alors à Athènes, aient fait à de tels principes un accueil enthousiaste ? On avait trop à en attendre pour ne pas courir aux leçons de ceux qui les enseignaient, et l’on y courait avec une sorte de fièvre, pour les belles espérances dont elles enchantaient les cœurs.

Mais le peuple, qui n’avait pas ces hautes visées, n’aimait pas les orateurs sortis des mains de ces maîtres habiles. Etait-il avéré qu’un plaideur avait été formé par eux, ou par un de ces rhéteurs dont l’enseignement rappelait leur méthode, immédiatement on s’en défiait comme d’un homme capable de toutes les tromperies, comme d’un charlatan qui excellait à présenter les choses sous des aspects imprévus, à tendre aux esprits d’invisibles pièges, à les envelopper dans les mailles d’une perfide argumentation. « Prenez garde, juges, disait l’adversaire, vous allez avoir affaire à un élève d’Isocrate, à un artisan de parole, qui a passé sa vie dans l’étude des discours. » Et les juges se tenaient sur la ‘défensive, soupçonneux et hostiles à l’égard de ce personnage qui savait, pour les duper, d’infaillibles ruses.

Une de ces ruses était si puissante, qu’un moment on en défendit l’emploi. On sait que, parmi les inventions des sophistes, du moins parmi celles qui concernaient la rhétorique, il faut ranger les lieux communs. Ils s’étaient de préférence attachés à ceux qui peuvent prendre place à la fin du discours, et l’on devait, notamment, à Prodicos de Céos un recueil de péroraisons pathétiques où il avait mis toute sa science du cœur humain. Mais on sentit bientôt le besoin de perfectionner cet artifice en y ajoutant une mise en scène théâtrale, conforme aux goûts de ce peuple méridional qu’était le peuple d’Athènes. Sur l’estrade du haut de laquelle parlait chacune des parties, on prit l’habitude de faire monter des enfans, un vieux père, des proches, des amis, et c’étaient des cris et des prières s’échappant tumultueusement de ces groupes lamentables et irritant les nerfs de l’auditoire jusqu’à