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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/93

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pouvait entraîner la ruine totale, et d’où nul n’était assuré de sortir sans blessure, fût-il animé des meilleures intentions.

Il serait aisé de pousser au noir ce tableau déjà si sombre. Les traits qu’on vient de voir suffisent pour donner une idée de la puissance des orateurs et pour expliquer l’effroi qu’ils inspiraient. On conçoit qu’en présence de pareils excès, qui semblaient inséparables du régime populaire, bien qu’ils en fussent seulement l’abus, des philosophes aient rêvé de républiques où l’on n’eût point connu l’usage des assemblées. C’est ainsi qu’Aristote avance sérieusement que la meilleure démocratie serait une démocratie de laboureurs, parce que les citoyens, y étant occupés par les travaux des champs, n’auraient pas le loisir de se réunir, ou ne se réuniraient qu’à de rares intervalles.

Si l’on songe qu’à côté de la tyrannie qu’ils exerçaient, de leur ambition intéressée, de leur vénalité, de leur impudence, ces politiques avaient souvent des mœurs détestables, on achèvera de comprendre pourquoi ils étaient haïs des honnêtes gens. C’est, en effet, un étrange spectacle que celui de leur vie privée : aussi avides de plaisir que de pouvoir, ils ont pour maîtresses les courtisanes à la mode, ou se livrent à ces débauches que la Grèce même, si indulgente pour certains vices, n’a jamais hésité à condamner et à flétrir. Leur luxe est insolent ; ils l’étaient complaisamment dans les fêtes publiques, et vantent sur l’agora, parmi la foule éblouie de leurs cliens, les maisons qu’ils possèdent à la ville et à la campagne, leur riche mobilier, leur vaisselle d’or et d’argent. Ils adorent la réclame et la cultivent sous toutes ses formes. Il en est qui se font des têtes, comme celui qu’on surnomme le Crobyle, à cause de ses longs cheveux réunis en touffe sur la nuque, qui rappellent la coiffure des Athéniens d’autrefois. D’autres, à la tribune, se drapent comme des statues et parlent sans un geste, à la manière des anciens orateurs. Ces habitudes de cabotin, cette vanité insupportable, ce désir de paraître, d’attirer sur soi les regards, complètent comme il convient la physionomie de ces personnages qui semblent ne chercher dans la vie publique que des satisfactions d’intérêt ou d’amour-propre, d’autant plus âpres à la jouissance qu’ils la savent précaire et ne goûtent ainsi qu’un bonheur perpétuellement menacé.