Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/79

Cette page n’a pas encore été corrigée


qui l’avaient entendue de la méditer à loisir, et en mieux imprégner les esprits, mais c’étaient là des exceptions ; les copies qui circulaient de ces discours étaient, d’ailleurs, nécessairement rares, les lecteurs peu nombreux ; un orateur ne pouvait attendre de cette publicité qu’un secours insignifiant pour sa politique. La véritable action de l’éloquence s’exerçait à la tribune ; c’est là qu’elle agissait par la voix, par le geste, par ces secrètes communications qui s’établissent, dans une foule, entre tous ceux qui la composent, et font que des centaines d’hommes, comme s’ils n’avaient qu’une âme, sont secoués en même temps des mêmes émotions.

On conçoit dès lors qu’elle fût, dans la cité, une puissance, dont les uns cherchaient à se rendre maîtres pour satisfaire, par elle, leurs ambitieux désirs, dont les autres avaient peur comme d’une ennemie perfide, qui procédait par surprise, et de qui les attaques, échappant à tout calcul, étaient impossibles à parer. Si nous réussissons à mettre en lumière cette double disposition des Athéniens à son égard, à montrer surtout l’espèce de terreur qu’elle leur inspirait et à en expliquer les causes, nous aurons, par là même, donné une exacte idée de l’importance extraordinaire qu’elle #avait à leurs yeux, et de son rôle dans leur vie, si différent de celui qu’elle joue dans la vie moderne.


I

Un personnage d’Aristophane, faisant allusion à la politique d’Athènes, dit naïvement quelque part : « Quoi que nous décidions d’absurde ou d’insensé, cela tourne toujours à notre avantage. » Nous ne savons pas si cet optimisme répondait à la réalité ; ce qui est certain, c’est que les Athéniens votaient souvent, dans leurs assemblées, les mesures les plus folles à l’instigation des orateurs, qui faisaient du peuple ce qu’ils voulaient ; d’où une sorte d’effroi chez ceux-là mêmes qui subissaient l’entraînement de leurs conseils, et nous saisissons là une des raisons de la crainte que l’éloquence répandait autour d’elle : on la redoutait à cause de ceux qui en faisaient usage, et qui en faisaient un usage à la fois tyrannique et mauvais. Qu’étaient-ils donc ces hommes qui exerçaient sur les esprits et sur les événemens un si despotique empire ? Pour les connaître, replaçons-les par la pensée dans leur cadre habituel, c’est-à-dire dans l’assemblée du peuple.