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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/578

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courbait pas moins la tête sous les reproches, avec une humilité qui a sa grandeur : « Bien que je ne vous aie jamais accusé réception de vos conseils d’il y a plusieurs mois, écrivait-il à un autre donneur d’avis, votre lettre n’en a pas moins eu sur moi une grande influence ; j’ai depuis lors combattu l’ennemi en homme, et je suis maintenant, sous tous les rapports, confortable et heureux. Je sais vous faire plaisir en vous l’apprenant (22 janvier 1836). »

Tous les procédés semblaient permis avec lui. En 1840, il travaillait pour une revue où il recevait 50 dollars par mois pour « corriger les épreuves, surveiller l’imprimerie, lire les manuscrits et les mettre au point, compiler les articles de cuisine, de sport, etc. M, recopier les auteurs illisibles et donner dans chaque livraison un morceau inédit. Une crise de boisson le fit chasser, comme toujours. Le propriétaire de la revue eut l’indignité de faire imprimer sur la couverture [1] une note transparente, au sujet de « la personne dont « les infirmités » lui avaient causé tant d’ennuis. » Un peuple qui lit autant la Bible aurait pourtant dû se souvenir du manteau de Noé. Le coup fut terrible pour le poète infortuné. Il existe de lui une lettre lamentable, une lettre d’homme affolé, adressée à la suite de ce scandale à un médecin qui avait pris sa défense. Poe essaie de nier et ment, puis il avoue à demi, puis il ment encore, et ce sont des mensonges si grossiers, qu’à peine peut-on l’accuser d’avoir voulu tromper : « J’ai à vous remercier de m’avoir défendu… Je vous jure devant Dieu que je suis d’une sobriété rigoureuse. Depuis l’instant où j’ai vu pour la première fois ce vil calomniateur, jusqu’à celui où j’ai quitté ses bureaux, vaincu par le dégoût que m’inspiraient son esprit de chicane, son arrogance, son ignorance et sa brutalité, aucune boisson plus forte que l’eau n’a jamais passé mes lèvres. » Il explique ensuite, « pour être parfaitement franc », qu’il y eut une époque où il cédait de loin en loin à la tentation : « En un mot, il m’est arrivé quelquefois de me griser complètement. Après chaque excès, j’étais invariablement au lit pour plusieurs jours. Mais il y a maintenant quatre ans que j’ai entièrement renoncé à toute espèce de boisson alcoolique — quatre ans, sauf une seule infraction… » Il justifie son « infraction », patauge, et répète à tout hasard, pour le cas où l’on voudrait bien faire semblant de le croire : « Je ne bois que de l’eau. »

  1. Gentleman’s Magazine de septembre 1840.