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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/577

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Presque au début de sa carrière, il est chassé d’un magazine qu’il venait de sauver, parce que deux numéros de suite n’ont pu paraître à leur date. Le propriétaire du journal lui écrit : « — Mon cher Edgar… je crois fermement à la sincérité de toutes vos promesses ; mais j’ai peur que vous ne manquiez à vos résolutions en remettant le pied dans nos rues et que vous ne buviez encore jusqu’à y laisser votre raison. Vous êtes perdu si vous comptez sur vos propres forces. Il n’y a de salut pour vous que si vous implorez l’aide de votre Créateur. Combien j’ai regretté de me séparer de vous. Lui seul le sait. Je vous étais attaché, je le suis encore, et je dirais volontiers : — « Revenez », si le passé ne me faisait craindre une nouvelle rupture à brève échéance. Si vous vouliez vous contenter de prendre vos quartiers chez moi, ou dans toute autre famille n’usant pas de boissons alcooliques, j’aurais quelque espoir. Mais si vous allez soit à la taverne, soit dans tout autre lieu où l’on fait usage de ces boissons à table, vous êtes perdu. J’en parle par expérience. Vous avez de belles facultés, Edgar, et vous leur devez de leur assurer le respect, aussi bien qu’à vous-même. Apprenez à vous respecter, et vous vous apercevrez bien vite que les autres vous respecteront. Séparez-vous pour toujours de la bouteille et des compagnons de bouteille. Dites-moi si vous pouvez et voulez le faire. Si jamais vous rentrez dans mes bureaux, il faut qu’il soit bien entendu que je serai délié de tous mes engagemens le jour où vous vous serez enivré. Tout homme qui boit avant son déjeuner est perdu ; il n’est plus possible de faire convenablement ce qu’on a à faire [1]. »

Il est dur pour tout le monde de recevoir de pareilles semonces, et Poe savait fort bien qu’il n’était pas tout le monde ; il lui échappa un jour, dans une discussion sur le panthéisme, de s’écrier avec feu : « Ma nature tout entière se révolte à l’idée qu’il y ait dans l’univers un être supérieur à moi. » Il n’en

  1. White à Edgar Poe. Cette lettre a une histoire, qui prouve la difficulté d’arriver à la vérité sur Poe. Elle avait été insérée par M. George Woodberry dans sa biographie d’Edgar Poe, dont la première édition, parue à Boston, est, si je ne me trompe, de 1883. Elle y était donnée comme sans date, mais de 1837 ou de la fin de 1836. En 1894, au mois d’août, M. George Woodberry la publiait à nouveau dans une revue de New-York, le Century illustrated monthly magazine. Cette fois, elle est datée : Richmond, 29 septembre 1835, et le texte présente de nombreuses différences. Ce n’est pas encore tout. Presque en même temps, une nouvelle édition de la biographie de M. George Woodberry reproduisait l’ancien texte et le « sans date ». Où est la vérité ?