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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/575

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lui était de se rejeter sur le « gros ouvrage », qui lui dévorait son temps et ses forces, et ce n’était pas encore le plus grave ; le « gros ouvrage » l’obligeait à vivre parmi les autres hommes, au contact irritant, dans les rues peuplées de cabarets, au lieu d’apaiser ses nerfs dans la solitude de la campagne, loin des tentations et sous la garde vigilante de la tante Clemm. Les conséquences furent désastreuses.


III

Poe a eu des « places » dans beaucoup de revues ou de journaux américains. Il a été le rédacteur à tout faire qui manie les ciseaux, corrige les épreuves, remet les phrases sur leurs pieds et fabrique au commandement un article sur mesure pour boucher un trou. Il a été le sous-sous-secrétaire « assis à un pupitre dans un coin de la salle de rédaction [1] », et dont les fonctions consistent à être dérangé par tout le monde. Il a été le monsieur qui alimente l’abonné de province de jeux d’esprit et promet des primes aux meilleures solutions ; le boniment que voici eut l’honneur d’être rédigé de la même main qui avait tracé la Chute de la maison Usher : « — Nous donnerons un abonnement d’un an à la revue, plus un abonnement d’un an au Saturday Evening Post, à toute personne, ou plutôt à la première personne, qui résoudra cette énigme. » Il a été le directeur inventif auquel on confie un magazine aux abois, et qui trouve moyen de faire monter le tirage de quarante mille numéros ; Il a occupé toutes ces situations au contentement général. Directeur, il remplissait la caisse. Relégué dans les emplois inférieurs, il était le modèle du petit employé, ponctuel, laborieux, ne se permettant ni une volonté ni une opinion : « — Il était à son pupitre à neuf heures du matin, racontait un de ses anciens chefs, et ne s’en allait pas avant que le journal — un journal du soir — fût sous presse. » Les observations le trouvaient toujours de bonne humeur ; il les accueillait avec une déférence qui nous paraît, à nous, exagérée, suspecte par conséquent, mais qui lui valait de bonnes notes dans les bureaux de rédaction de New-York : — « Quand nous lui demandions de glisser sur une critique, d’effacer un passage trop vif, il le faisait avec empressement et courtoisie ; il était infiniment

  1. Lettre de Willis, du 17 octobre 1859.