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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/568

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— Toujours un point — Et à la ligne ; jamais de paragraphe. Quelques-uns de nos meilleurs romanciers ont pris sous leur patronage le style élevé, un peu amphigourique et avec beaucoup d’interjections. Il faut que ça fasse rrrrrrrrrr, comme une toupie d’Allemagne ; le rondement tient lieu de sens. Pas mauvais non plus, le ton métaphysique ; vous parlez objectivité et subjectivité, vous ne manquez pas d’éreinter en passant un nommé Locke, vous saupoudrez de noms savans : le Gorgias, l’école éléate, Archytas de Tarente, Xénophane de Colophon ; et quand vous craignez d’avoir dit une bêtise par trop forte, vous mettez en note : Critique de la raison pure. — A propos, n’oubliez pas d’avoir un cahier de citations en toutes langues ; vous les placez adroitement — ça donne l’air savant. » M. Blackwood n’avait pas jeté ses perles devant des pourceaux. Miss Zénobie monta dans un clocher où se trouvait une horloge, et passa sa tête par un trou du cadran. Son premier article décrivit ses sensations tandis que la grande aiguille lui sciait lentement le cou. » Réduit à une page, Blackwood peut faire rire ; en vingt grandes pages, la plaisanterie paraît longue.

Poe avait appris sans étonnement qu’il possédait le don du comique. Il avait la prétention d’être un génie universel, aussi apte à bâtir une tragédie ou un système du monde qu’à bâcler une parodie ou un article de journal. Il ne se fit pas prier pour exploiter la veine bouffonne illustrée par Blackwood, et de cette erreur il est sorti des contes que Baudelaire, en homme de goût, s’est gardé d’admettre dans sa traduction. Imitons sa discrétion, et passons sur les Lunettes, la Mille et deuxième Nuit, le Duc de l’Omelette, et quelques autres de même farine.

Passons aussi sur de nombreux travaux, sans valeur aucune, où il s’était abaissé en conscience « au niveau de l’intelligence de la généralité des lecteurs ». La nécessité en a seule été responsable. On lui demandait une compilation, un manuel d’écolier, des articles « d’actualité » : il compilait, professait, parlait sport, histoire naturelle, inventions nouvelles, pavage des rues, cuisine, au gré du « patron ». S’il n’a pas fait de sermons c’est qu’on ne lui en a pas commandé ; que lui importait un sujet ou un autre, pourvu que Virginie eût chaud et tante Clemm de quoi aller au marché ? Au surplus, ces besognes passaient inaperçues. Poe eut beau se prodiguer en écrits médiocres et incolores, il resta toujours, pour la foule, l’auteur apocalyptique de deux ou trois