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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/474

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Oui, puisse notre civilisation, comme celle des Grecs, mourir simplement de mort naturelle ! Mais à peine a-t-il émis ce vœu charitable que l’auteur se ravise. Il songe à tant de ravages que causera encore la civilisation européenne, avant d’aboutir à son complet épuisement. « Quelle pensée sinistre, s’écrie-t-il, pour tout homme ayant un peu le respect de la nature et le goût de la beauté ! Encore un siècle ou deux de cette civilisation, et l’univers entier deviendra inhabitable. Une odieuse uniformité achèvera de détruire toutes les distinctions de races, de mœurs, et jusqu’aux particularités naturelles des divers pays. »

Et puis, en plus de ces désastres esthétiques, combien de crimes et d’abominations morales naîtront encore de notre civilisation ! « D’attendre des races blanches qu’elles s’arrêtent d’elles-mêmes dans leur œuvre de destruction, d’espérer que spontanément, par bonté de cœur, par « humanité », elles consentiront à laisser les autres races en paix, c’est comme si l’on demandait à un lion de ne plus se nourrir de chair animale. Nous devons diriger ailleurs nos espérances, faire appel à d’autres races pour détourner du monde les nouveaux malheurs dont il est menacé. »

C’est sur cet appel que se termine le petit livre du docteur Méhémet Efendi. « Certes, nous prédit l’étrange prophète, bien d’autres races encore seront exterminées : mais certes aussi, et fort heureusement, vous ne parviendrez pas à les exterminer toutes. En maint peuple que vous dédaignez survit une force cachée. Sous les tropiques, notamment, où le climat protège les indigènes contre vous, il s’en trouvera bien, tôt ou tard, pour s’unir et vous résister. Ou peut-être seront-ce les Japonais, cette belle nation à la fois si vieille et si pleine de jeunesse, qui prendront en pitié leurs frères opprimés, et, pour les sauver, organiseront contre l’Europe une grande ligue asiatique ? Ah ! si le XXe siècle pouvait nous apporter cette joyeuse surprise ! Si l’Europe pouvait enfin être dépossédée de l’empire du monde ! »


T. DE WYZEWA.