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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/471

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vouée à la destruction, sans que l’autre moitié en soit devenue sensiblement plus heureuse : tel est le résultat le plus clair de la découverte de l’Amérique, qui apporta aux païens le christianisme, mais leur prit en échange leurs biens et leur vie. Les Espagnols commencèrent, puis ce fut le tour des Anglais, des Allemands. La chasse à l’homme s’est poursuivie à travers les siècles. On a expulsé les malheureux indigènes du sol qui leur appartenait, on les a relégués sur un autre sol, avec les promesses les plus solennelles de les y laisser en paix ; mais à peine s’apercevait-on que ce sol était fertile ou riche en minerai qu’aussitôt toutes les promesses s’oubliaient, et les malheureux indigènes étaient expulsés de nouveau. »

Cela se passait avant l’éclatant épanouissement de nos théories humanitaires. Mais celui-ci, hélas ! n’a guère modifié notre attitude à l’égard des races non civilisées. Ou plutôt il l’a modifiée, en effet, mais pour la rendre encore plus féroce et plus « inhumaine. »

« Les autres races primitives étant partout supprimées, c’est à présent sur l’Afrique que toute l’Europe s’est jetée. En quelques années, le partage d’un immense continent a été chose faite. Non qu’on ait conquis l’Afrique, comme jadis l’Amérique et l’Océanie, pour en détruire les premiers possesseurs : on n’avait en vue au contraire que de leur apporter le bienfait suprême, la précieuse et inappréciable civilisation. Les premiers conquérans avaient donné aux sauvages le christianisme : ceux d’à présent lui donnent ce qui vaut mieux encore, la civilisation. Ainsi l’Europe, dans son ardeur généreuse, s’est toujours montrée prête à offrir au monde ce qu’elle avait de meilleur. Mais de même que le bienfait du christianisme méritait bien, en échange, tout l’or des races si magnifiquement éclairées, de même, en échange de sa civilisation, c’est bien le moins que l’Europe enlève à ces néo-civilisés de l’ivoire, du caoutchouc, du charbon, de l’argent quand ils en ont, et avant tout, leur terre, dont aussi bien les malheureux n’ont jamais su faire usage ».

Suit un long tableau des atrocités de la colonisation, atrocités avouées par nos explorateurs eux-mêmes, tenues le plus souvent par nous pour les plus naturelles du monde, et dont jamais il ne nous viendrait à l’esprit de nous croire déshonorés. « Car on se trompe singulièrement dans nos pays d’Orient, poursuit l’auteur, sur l’idée que l’Européen se fait de l’honneur. Cette idée a beaucoup évolué, au cours de la civilisation, elle a changé d’aspect presque incessamment. Mais aujourd’hui la formule la plus parfaite de l’honneur, dans les relations des peuples entre eux, comme aussi le plus souvent dans les