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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/466

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avait des buffles pour le nourrir, aussi longtemps que les blancs civilisés ne l’approchaient pas de trop près, et avant qu’ils l’eussent privé de ses biens les plus chers et les plus précieux, croit-on que quelque chose ait manqué à son bonheur ?

« Si ces êtres « naturels » n’avaient pas été tenus de haïr la civilisation européenne pour tant de maux qu’elle leur a fait subir, certainement du moins ils l’auraient méprisée. Ils lui auraient reproché de ne rendre les hommes ni meilleurs, ni plus heureux. Et sur combien d’excellens argumens ils auraient pu fonder ce reproche !

« Laissons de côté la question de savoir si la civilisation a rendu les hommes meilleurs. Mais n’est-il pas vrai qu’il n’y a pas jusqu’aux inventions les plus expressément destinées au bonheur de l’humanité qui ne cessent, bientôt, d’être pour elle une source de jouissance ? On les aime d’abord pour leur nouveauté. Mais on ne tarde pas à s’y habituer, et leur seul effet est de laisser dans les âmes un besoin de nouveauté désormais insatiable. Et si l’on peut dire avec raison que des besoins supérieurs amènent des découvertes et des inventions plus raffinées, ne doit-on pas ajouter que celles-ci, à leur tour, engendrent immanquablement de nouveaux besoins ? N’est-ce pas d’après le nombre des besoins d’un peuple qu’on mesure le degré de sa civilisation ? Et comment prouvera-t-on que le bonheur soit en raison directe du nombre des besoins ?

« Peut-être se trouvera-t-il quelqu’un pour objecter que le bonheur de l’homme civilisé et celui de l’homme non civilisé sont des choses qu’on ne peut comparer. Et certes, un bonheur qui a pour condition l’épuisement des nerfs, le bonheur agité et fiévreux d’un politicien ambitieux, d’un spéculateur de bourse, d’un homme d’affaires, n’a rien de commun avec la douce sérénité d’un fakir indien. Mais celui-ci n’en est pas moins heureux à sa manière, et c’est le grand tort des Européens de ne pas vouloir le comprendre. »

Ces réflexions sont extraites du dernier chapitre d’un petit livre qui vient de paraître en Allemagne : Civilisation et Humanité, essai de psychologie et de politique. Je ne prétends pas qu’elles soient bien nouvelles, ni d’une forme bien originale ; et maints disciples du comte Tolstoï, pour ne point parler de ceux de Rousseau, ont raillé notre civilisation en de meilleurs termes. Mais ce qui donne à ces réflexions un intérêt exceptionnel, c’est qu’elles n’émanent point, comme tant d’autres, d’un Européen fatigué de l’excès même de sa civilisation, mais plutôt d’un de ces « non-civilisés » dont elles nous vantent le tranquille et solide bonheur.