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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/449

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où les attendent les mêmes complications, les mêmes entraves que dans la métropole ; et il en est ainsi pour nos ouvriers ou pour les ouvriers allemands et italiens : si on observe leur marche attentivement, on découvre qu’ils vont élire domicile dans les colonies des autres, celles où ils n’ont pas à craindre de se faire concurrence entre eux.

Les capitaux français expatriés reviendront sans doute, mais en attendant quel sera le sort des ouvriers ? La machine toujours en progrès leur prendra de plus en plus les meilleures places : elle travaille déjà presque toute seule, même en Europe, dans les minoteries par exemple, et ne comporte qu’un nombre infime de servans et de surveillans ; encore a-t-on déjà renversé les rôles et inventé des machines qui surveillent l’homme, contrôlent son travail de jour et de nuit. L’émigration des capitaux laissera donc l’ouvrier aux prises avec la machine et le chômage. On n’y songe pas assez ; rien n’est plus grave que la crise ouvrière qui se prépare. Il est vrai qu’à défaut des nôtres, des capitaux étrangers, anglais notamment, viennent en France ; mais ce n’est qu’un palliatif non sans danger, et le ralentissement de notre activité se trahit par le chiffre toujours croissant des chômeurs et des déclassés. Pour 1 100 places dont dispose la préfecture de la Seine 64 000 candidats se présentent, 63 000 malheureux sont évincés.

Les révolutions en France ont toujours eu pour cause déterminante le chômage : cette constatation devrait suffire à éveiller notre inquiétude. Faute d’emploi nos meilleures qualités tournent mal. Que voulez-vous attendre de notre jeunesse, si désireuse qu’elle soit d’être utile : elle n’a rien à faire ! La rareté des places et du travail encourage la débauche, le célibat, la stérilité ; on a déjà bien assez de peine à trouver un emploi si on est seul ; avec une femme c’est plus difficile, avec des enfans presque impossible. Les conditions modernes d’une production intermittente et fiévreuse nous exposent à passer sans transition de l’oisiveté prolongée au surmenage : elles appellent l’usage des stimulans et propagent l’alcoolisme, autre auxiliaire de nos rivaux. C’est à force de stimulans que l’Europe essaiera de soutenir la lutte contre ses concurrens. L’alcoolisme né avec le machinisme sera donc pour nous une autre cause d’infériorité qui s’aggravera rapide-mont. Non seulement on se marie moins et on a peu d’enfans, mais, parmi ceux qui naissent, on voit chaque jour augmenter le nombre des tuberculeux ou des alcooliques. Nous devons donc