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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/447

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elle augmente ses armemens ; elle les augmentera de plus en plus. Le général Von der Goltz a démontré qu’elle devait les renouveler, les développer sans cesse, chacune des grandes puissances, y compris l’Angleterre, étant condamnée à pousser devant elle son rocher de Sisyphe et à finir par mettre en œuvre la totalité de ses forces militaires. L’Allemagne, l’Angleterre, la France demandent de nouveaux millions par centaines pour la réfection de leurs flottes plus vite démodées que construites ; nous avons besoin de 800 millions, près d’un milliard encore, pour la nôtre.

C’est une course fiévreuse de toute l’Europe vers l’abîme ; la faillite sera la seule issue de ces surenchères. La paix prolongée à ce prix ne peut aboutir qu’à la ruine. Mais la guerre serait plus fatale encore ; nos concurrens en profiteraient pour nous enlever nos derniers cliens ; et nos populations épuisées, sans travail, arriveraient à se déchirer dans des révolutions sans fin. La paix armée a cet avantage de faire vivre dans une large mesure l’industrie nationale ; elle égare son activité, mais au moins elle l’emploie. La guerre arrêtera tout, mettra tout en question depuis le trône des rois jusqu’à l’unité et l’indépendance des peuples ; et c’est bien pourquoi la crainte de la guerre tient l’Europe en suspens, immobilise ses armées dans « leurs casernes improductives. » Le danger d’un conflit est tel qu’il réduit les grandes puissances à l’inaction, les oblige à oublier même leur politique traditionnelle, et à s’abandonner aux circonstances de peur de leurs propres mouvemens. Elles désirent ardemment la paix et n’osent pas la faire respecter à leurs portes ; elles assistent impassibles aux massacres d’Arménie, à l’agonie des peuples malheureux qu’elles couvraient de leur protection et qui vainement les appellent à leur secours ; les Grecs se mettent à Constantinople sous la protection des États-Unis. L’Europe trop armée ressemble aux malades en qui l’instinct de conservation domine tout ; acculée devant l’apparente nécessité d’opter entre deux devoirs qui n’étaient pas inconciliables, la défense de la civilisation et le maintien de la paix, elle a tout sacrifié à la crainte de la guerre : cette abdication n’aura été qu’un signe de plus, mais un signe brutal de sa faiblesse ; elle aura cette double conséquence d’enhardir nos rivaux lointains et de grossir nos mécontentemens intérieurs.

Déjà des marques de lassitude apparaissent. Le Reichstag allemand refuse les crédits jugés indispensables pour la marine de l’Empire. Le parlement français n’imitera pas cet exemple ; la