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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/368

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qui n’a pas cent pages, sur lesquelles on peut en négliger la moitié. L’autre moitié, dont la forme prête souvent à la discussion, est néanmoins d’un grand poète, si l’on entend par là celui qui a reçu ce qui ne s’acquiert ni ne s’imite, une étincelle de l’essence divine. Il est facile d’avoir beaucoup plus de talent qu’Edgar Poe, sauf dans deux ou trois pièces de la fin de sa vie, où il n’y a malheureusement plus que du talent ; il ne dépend de personne d’avoir des sensations neuves, des perceptions qui révèlent au lecteur un aspect encore inaperçu de la beauté du monde, ou de ses joies, ou de ses douleurs, ou des « volontés sans forme » dont l’humanité est le jouet. Poe avait reçu le rayon d’en haut, devant lequel chacun de nous doit s’incliner avec respect, que l’on aime ou non les œuvres qu’il a fait éclore.


IV

Quand on veut être clair, on n’écrit pas en vers. On se sert de la prose. Elle est faite pour cela, et « il n’y a pas d’idée qui ne puisse s’énoncer clairement, poursuivait Poe en paraphrasant le vers de Boileau, du moment qu’on la conçoit bien. » Et, non seulement la prose peut toujours être claire, mais elle doit toujours l’être, quelque indistincts que soient les objets à dépeindre, quelque fugaces les sensations à analyser. C’est une question d’application et de discernement. Poe ne croyait pas aux inspirés qui écrivent comme la Pythie rendait des oracles, sous la dictée du dieu : « Créer, disait-il, c’est combiner, soigneusement, patiemment, et avec intelligence. » En ce qui le concernait, il combinait les impressions « psychiques plutôt qu’intellectuelles » qu’il rapportait du pays des songes ou du monde occulte. Ses contes ne différaient pas sur ce point de ses poésies. Il y employait de même toutes les ressources d’un esprit lucide à saisir l’insaisissable, et à le saisir plus fortement, à l’étreindre, n’étant plus content ici de le suggérer, et exigeant qu’en prose ces choses obscures devinssent lumineuses, que ces sensations vagues devinssent aiguës et pénétrantes. La difficulté, qu’il ne se dissimulait pas, était de fixer en langage humain, sans leur enlever leur fluidité, des idées qui ne sont plus ou ne sont pas encore des idées, des phénomènes pour lesquels le mot impression est déjà trop désignatif. Il appelait ces brumes intellectuelles les fantaisies de l’âme. Leur demeure est sur les confins de l’inconnaissable ; aussi