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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/367

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la région lointaine et supra-terrestre où habite la poésie pure. Les poètes qui se contentent « d’imiter ce qui existe dans la Nature » n’éveillent jamais ces échos, quelque exacte que, soit leur imitation ; aussi n’ont-ils pas droit au nom sacré d’artiste. Amiel a dit : « Un paysage est un état d’âme » : Poe avait complété d’avance sa pensée en écrivant : — « L’art est la reproduction de ce que les sens perçoivent dans la Nature à travers le voile de l’âme [1]. » Il résumait en ces termes le rôle de la poésie dans le monde : « Le sentiment poétique est le sens du beau, du sublime et du mystique. De là dérivent directement, — d’une part, l’admiration pour les choses de la Terre, les belles fleurs, les forêts plus belles encore, les vallées brillantes, les rivières et les montagnes éclatantes, — d’autre part, l’amour pour les étoiles scintillantes et les autres gloires enflammées du Ciel, — et enfin, inséparablement uni à cet amour et à cette admiration pour le Ciel et la Terre, l’invincible désir de savoir. La poésie est le sentiment de la félicité intellectuelle ici-bas et l’espérance d’une félicité intellectuelle supérieure au-delà de ce monde. Elle a pour âme l’imagination. Bien qu’elle puisse exalter, enflammer, purifier ou dominer les passions humaines, il ne serait pas difficile de prouver qu’elle n’a avec elles aucune connexion nécessaire et inévitable… » De l’absence de connexion, Poe en arrivait très vite, ainsi qu’on l’a déjà vu, à l’incompatibilité.

Sa filiation poétique est extrêmement simple. Adolescent, il imitait Byron, prodiguait les apostrophes et les points d’exclamation et affectait des sentimens titaniques entièrement opposés à son naturel : — « Les sentimens ne me sont jamais venus du cœur et mes passions sont toujours venues de l’esprit », dit l’Egœus de Bérénice, l’un des personnages qui ne sont qu’un reflet de l’auteur. Les passions romantiques ne sont en général que des passions de tête. Edgar Poe aurait donc pu continuer à byroniser sans hypocrisie, et tout aussi bien que les autres, mais il y renonça de très bonne heure pour s’abandonner à l’influence de Coleridge. Il lui a fait de larges emprunts pour ses théories littéraires, et il avait étudié ses vers avec fruit, la Ballade du vieux marin en première ligne. De son intimité intellectuelle avec cet illustre mangeur d’opium, auprès duquel les désordres de Quincey n’étaient que jeux innocens, est résultée une œuvre poétique

  1. Marginalia.