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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/362

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suggérait dans ses longues promenades son cerveau de névrosé.

Dans la pièce de vers intitulée Pays de songe, le poète traverse une région située hors de l’espace et hors du temps. Par une route obscure et solitaire, que fréquentent seuls les mauvais anges, il arrive dans la patrie des songes, et voici ce qu’il voit : « — Vallées sans fond et fleuves sans fin, gouffres, cavernes et forêts titaniques, dont nul œil ne peut discerner les contours à travers la brume qui pleure ; montagnes s’abîmant éternellement dans des mers sans rivages ; mers se soulevant sans trêve et se gonflant vers des cieux enflammés ; lacs étalant à l’infini leurs eaux solitaires — leurs eaux solitaires et mortes, leurs calmes eaux — calmes et glacées sous la neige des lis penchés.

« Près des lacs qui étalent ainsi leurs eaux solitaires, leurs eaux mortes et solitaires — leurs tristes eaux, tristes et glacées sous la neige des lis penchés — sur les montagnes — le long des rivières qui murmurent tout bas, qui murmurent sans cesse — sous les bois gris, — dans les marécages où gîtent le crapaud et le lézard — près des mares sinistres et des étangs où les goules font leur demeure, — dans tous les lieux maudits, — dans les recoins les plus lugubres, — le voyageur rencontre avec terreur les Ombres voilées du Passé — fantômes drapés de blanc qui tressaillent et soupirent en passant — fantômes vêtus de linceuls, fantômes d’amis que l’agonie a depuis longtemps rendus à la Terre — et au Ciel… »

Il n’apercevait le monde réel qu’à travers des vertiges et à l’état de fantasmagorie. Des bouquets d’arbres sur un gazon sont pour lui « comme des explosions de rêves. » Il voit les ombres d’un bois arrosé par un ruisseau se détacher des troncs et tomber dans l’eau, qui les « boit » et « devient plus noire de la proie qu’elle avale », tandis que « d’autres ombres naissent à chaque instant des arbres, prenant la place de leurs aînées défuntes. » Il y avait des jours, — les bons, d’après lui, — où Poe pouvait dire comme le héros de Bérénice, son très proche parent : « — Les réalités du monde m’affectaient comme des visions, et seulement comme des usions, pendant que les idées folles du pays des songes devenaient en revanche, non la pâture de mon existence de tous les jours, mais positivement mon unique et entière existence elle-même. »

Il n’était peut-être rien dont il fût aussi fier que de ses relations, qui ne faisaient point doute pour lui, avec le monde occulte. — « Ceux qui rêvent éveillés, disait-il, ont connaissance