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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/239

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deur effrayante, il en est un qui ne saurait passer inaperçu : nous voulons parler de la réunion à Londres de tous les premiers ministres des colonies britanniques. Jamais encore cela ne s’était vu, et un pareil fait ne saurait rester sans conséquences. En tout cas, il est la plus éclatante affirmation de la politique impériale, qui a pris, elle aussi, depuis quelques années, de si grandioses accroissemens. Depuis que lord Beaconsfield a décerné à la Reine le titre d’impératrice, innovation qui n’a pas été alors sans soulever de l’étonnement, et même des protestations, l’impérialisme a tout envahi : il a finalement trouvé dans M. Chamberlain son représentant le plus hardi, le plus résolu, le moins scrupuleux, peut-être aussi le plus aventureux. Ce n’est pas aujourd’hui la fête du vieux royaume d’Angleterre que l’on célèbre de l’autre côté du détroit, mais celle de l’empire britannique, auprès duquel l’empire romain était peu de chose. Ces ministres des colonies venus de tous les points du monde, pour représenter comme dans un faisceau éblouissant la totalité de la puissance nationale, peuvent tenir à Londres un conseil de cabinet comme nulle part encore on n’en avait tenu. C’est au milieu de ce cortège unique au monde que la reine Victoria s’est montrée à son peuple, justement fier de gouverner plus de 230 millions d’êtres humains de toutes les races et de toutes les couleurs. Merveilleux panorama de puissance, et bien fait pour frapper les imaginations en Angleterre et ailleurs. Heureuse Angleterre ! Et rien ne prouve qu’elle soit arrivée encore à son apogée : elle continue de grandir tous les jours !

Il y a une ombre à tout cela, et nous la signalons sans lui donner d’ailleurs plus d’importance qu’il ne convient. Tandis que toutes les colonies anglaises ont envoyé, avec des détachemens de leurs forces militaires, leurs premiers ministres assister joyeusement au jubilé de la Reine, l’Irlande s’est enfermée dans le deuil dont rien encore n’a pu la relever. Des voix douloureuses et irritées se sont fait entendre dans l’île unie, unie par la contrainte matérielle, non point par l’inclination ou le consentement du cœur. C’est une chose remarquable, et d’où ressort aussi un grand enseignement, que la difficulté qu’on éprouve à réparer les crimes, ou les fautes, du passé. Comment n’être pas frappés de l’aisance relative avec laquelle le génie colonisateur de nos voisins gouverne, sans presque faire sentir le joug, les pays les plus divers et les plus reculés, tandis qu’à quelques milles en mer, se trouve un pays si différent des autres, que, malgré le joug écrasant qu’ils l’ont peser sur lui, ils n’ont pas encore réussi