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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/238

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avoir tout tenté et nous être successivement dégoûtés de tant de choses dont les Anglais se seraient probablement accommodés et dont ils auraient su tirer bon parti, plus que personne nous pouvons chercher chez eux une utile leçon. Toutefois cette inquiétude pleine de tourmens, qui n’est certainement pas une qualité politique, et qui nous a fait briser dix gouvernemens pour en chercher toujours un meilleur, sans être jamais sûrs de l’avoir trouvé, ces aspirations idéales auxquelles nous avons fait de si nombreux sacrifices, donnent à notre histoire une physionomie qui n’a rien de banal, ni de médiocre. Nous regardons l’Angleterre sans aucun sentiment de jalousie, ni d’envie, si on prend le mot dans un sens rabaissé ; mais, certes, nous ne lui marchandons pas l’admiration. Elle a fait beaucoup pour elle-même ; elle a fait beaucoup aussi pour l’humanité. Et quand on pense que ces prodigieux résultats ont été atteints sans que la reine Victoria, pendant soixante ans de règne, ait entrepris d’autre guerre européenne que la guerre de Crimée, et qu’à peine a-t-elle fait quelques expéditions coloniales, il faut bien avouer que l’esprit politique a été ici plus fécond que l’emploi de la force, et c’est encore ce qui distingue l’Angleterre d’autres nations qui, dans la seconde moitié de ce siècle, sont arrivées à une merveilleuse fortune, mais qui l’ont réalisée par le fer et par le feu. Il est vrai que l’Angleterre n’avait pas épargné autrefois de semblables procédés ; mais nous n’avons à parler aujourd’hui que du règne de Victoria.

Ce règne, contrairement aux autres longs règnes du passé, a été toujours plus favorisé du sort à mesure qu’il se prolongeait. Cela vient sans doute de ce que la reine Victoria, bien qu’elle ait tout surveillé et tout contrôlé, n’a jamais eu la prétention d’exercer un gouvernement direct et personnel. Elle n’a pas confondu l’histoire de son peuple avec la sienne propre ; elle s’est contentée de mêler discrètement la sienne à celle de son peuple. Celui-ci a grandi, au fur et à mesure que la Reine avançait en âge, sans que la vieillesse de la souveraine ait en rien empêché, ou ralenti son développement particulier. Il a atteint aujourd’hui une telle ampleur qu’aucune autre nation ne peut se développer à son tour, sur un point quelconque du monde, sans venir tôt ou tard se heurter à la puissance acquise de l’Angleterre et y trouver sa limite. De là bien des difficultés qui iront sans doute en augmentant : mais nous disions tantôt que nous ne voulions pas faire à l’Angleterre de procès rétrospectif, et nous ne voulons pas davantage chercher à percer pour elle, pour nous, pour d’autres même, les obscurs mystères de l’avenir. C’est du présent seul qu’il s’agit aujourd’hui : il est magnifique ! Au milieu de tous les symptômes qui caractérisent cette gran-