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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/233

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attendra… » Puis, tout à coup pris de gaîté : « Je ris en pensant à ma sœur… Je vais lui annoncer cela… en plusieurs fois… Je vois sa tête. Ah ! j’ai quelques bonnes soirées sur la planche. »

La scène est charmante. Et elle est originale. Réfléchissez à ceci : ce que l’auteur nous met sous les yeux, c’est un père, et un père bourgeois, qui consent que son fils s’en aille avec une maîtresse ; qui admet ce concubinage, et qui le sanctionne, et qui même le subventionne suivant ses moyens. Cela est énorme. Et cela a passé sans nulle difficulté, parce qu’on ne sentait chez l’auteur aucune intention de défi, aucune démangeaison de paraître « audacieux » (ce qui est d’ailleurs si facile ! ) mais simplement le scrupule d’être vrai. Rosine n’est pas du tout une jeune fille, non pas même une jeune fille accidentellement séduite comme la Denise de Dumas. Nous n’avons point affaire, ici, à des personnages de roman romanesque. Les cinq ou six ans de faux ménage de Rosine permettent à Georges, sans qu’il manque pour cela d’affection ni de délicatesse, de remettre la question du mariage à des temps meilleurs. Le mariage est pour les gens qui ont « une situation ». Provisoirement, Rosine et Georges se sentent un peu en dehors de la société régulière ; elle, victime des préjugés et de l’hypocrisie paysanne ou bourgeoise ; lui, disposé à se croire dupé par une société dont il tient des diplômes entièrement illusoires et inutilisables. Ou, pour mieux dire, ils ne songent pas à tout cela : c’est un pur instinct d’isolés et de naufragés qui, les conduisant à s’unir puisqu’ils s’aiment, les fait se contenter de l’union libre, puisque le mariage, en ce moment, ne leur serait d’aucun avantage, et que, au surplus, ils ne sont les croyans d’aucune confession. El c’est à quoi le public a fort tranquillement souscrit.

Remarquez, à ce propos, que le théâtre (je ne parle pas ici du vaudeville) a de moins en moins le respect du mariage. Cela est très sensible depuis quelques années. L’indulgence des maris, où entre un doute sur leurs droits, est devenue de règle au théâtre. La pièce de Donnay, Amans, nous a montré le sentiment du devoir et la parfaite « respectabilité » dans l’amour fibre. Si l’héroïne de la Douloureuse doit épouser son amant, elle n’en a point de hâte, et ce qu’elle en fera, ce sera « pour le monde ». Il ressortait des Tenailles que, logiquement, on ne fait pas au divorce sa part ; et l’auteur, en réclamant la rupture du lien conjugal sur la demande d’un seul des deux époux, semblait vouloir réduire le mariage à une sorte d’union fibre légalisée. Et je vous présenterai, le mois prochain, une pièce de M. Romain Coolus, l’Enfant malade, où l’on voit un mari sans préjugés aller