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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/228

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mais en petite Allemande sentimentale et gaie. Et il est vrai que, en atténuant l’allure de révolte et l’air de bohème du personnage, elle nous a rendu moins invraisemblables les naïves illusions et les exigences de l’ineffable colonel. Mais tout à coup, de quel art supérieur, semblable a la nature même, avec quelle sincérité, avec quelle intensité, et pourtant sans théâtrale violence, elle a joué la scène où elle dit son fait à ce pleutre de Keller ! Quelle navrante ironie ! quelle désenchantement à fond ! et de quel haut-le-cœur elle vomissait l’homme et l’amour !

Puis dans la Locanderia, comédie simplette, mais joyeuse, élémentaire marivaudage de tréteaux, nous avons retrouvé l’Italienne toute pure, avec sa polichinellerie fine et caressante, et cette divine simplicité qu’adorait Stendhal.

Enfin, ç’a été la « démente » du Songe d’une matinée de printemps, poème de M. d’Annunzio, qui est comme une abondante dilution transalpine de quelque grêle songerie flamande de Maurice Maeterlinck. Mme Duse nous a su épargner tout ce que peut avoir de pénible l’extérieur de la démence. Hormis les instans où elle prend pour une tache de sang la coccinelle posée sur sa main et se ressouvient de son amant tué entre ses bras, elle nous a montré une folle câline et rêveuse, sœur des arbres et des fleurs, une dryade esthète selon Rossetti ou Burne-Jones, une démente, enfin, dont l’état d’esprit ne paraît pas différer essentiellement de celui d’un poète lyrique. Là encore ce qui dominait, c’est la grâce et la douceur.

Voilà tout ce que je puis dire maintenant. Mme Duse doit donner, avant son départ, la Femme de Claude. Quand je l’y aurai vue, j’achèverai, si je puis, cette définition éparse de son talent, et je tâcherai de conclure. Mais, tout de même, c’est bien gênant, pour juger une comédienne, de ne pas comprendre la langue qu’elle parle. Une des conséquences de cette infirmité, c’est qu’on est d’autant plus sensible à ce qu’il y a de curieux et d’attrayant dans sa personne même. Ne voyant en elle que la femme qu’elle est, on ne retrouve qu’elle dans tous ses rôles, et l’on est tenté de croire qu’elle est, dans tous, la même.

Au fait, se trompe-t-on nécessairement en cela ? Quand j’entends les comédiennes françaises, si j’estime qu’elles diffèrent d’un rôle à l’autre, c’est peut-être parce que je comprends toutes leurs paroles. Il y a quelques comédiens, — très peu, — qui semblent changer d’âmes en chan- ; géant de rôle. Ce don de « s’aliéner » soi-même est, je crois, plus rare encore chez les comédiennes. Si souples d’apparence, les femmes sont moins capables de sortir de soi. N’importe ; toujours semblables au fond