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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/214

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civilisation. D’où faisaient-ils venir leurs graines ? De l’Occident. Après une campagne heureuse, Ivan rapportait de Pologne la première imprimerie qu’ait vue Moscou. Dans la seconde moitié du XVe siècle, la conquête de Novgorod avait mis le nouvel empire moscovite en relation avec les cités hanséatiques. Les Anglais découvrent en 1553 l’embouchure de la Dvina ; on fonde Archangel et le commerce des mers du Nord.

Pierre, dès son enfance, a l’amour, la passion des bateaux, et plus tard il établira sur un lac un chantier de constructions navales. Est-ce une idiosyncrasie, une bizarrerie d’humeur ? Non, il cherche et trouvera ce que d’autres ont cherché avant lui. Sous le règne du tsar Alexis, un yacht avait été construit sur les bords de l’Oka, avec le concours de charpentiers étrangers recrutés à cet effet. Il n’a jamais vu la mer, et il en rêve. La Russie en rêve, elle aussi, sans s’en douter ; la seule différence entre elle et lui, c’est qu’il sait nettement ce qui lui manque. La mer exerce sur les peuples terriens une obsédante et irrésistible attraction ; l’avoir à sa porte et consentir à ne la posséder jamais, qui voudrait leur imposer un si cruel renoncement ? Quelque vastes que soient leurs terres, ils y étouffent, un port est un appareil respiratoire. Durant deux siècles, les prédécesseurs de Pierre ont guerroyé contre les Turcs au sud-est, contre la Pologne au nord-ouest, dans la vaine espérance d’atteindre la mer. En ceci encore, il est l’héritier d’une tradition.

Expansion au dehors, réformes intérieures, il n’a, proprement parlant, rien inventé. Ses devanciers avaient caressé le projet de réorganiser la force armée, d’encourager le commerce, d’améliorer les finances, et ils avaient pris pour modèle l’étranger. Ce qu’ils avaient rêvé de faire, il le fera, parce qu’il est un grand homme et que les grands hommes ont une puissante volonté, un grand caractère, et l’art de s’en servir. La réforme même de l’Église avait été timidement tentée, et des hommes d’Église en sentaient le besoin. Un professeur de théologie, Féofan Prokopovitch, né à Kief en 1681, n’avait pas attendu de connaître Pierre « pour se révéler frondeur, novateur, partisan des initiatives hardies. » Ce prêtre instruit, ambitieux et intrigant, à l’esprit orné, joignant à des goûts littéraires des instincts de sybarite et une pointe de scepticisme, est un vrai prélat occidental. Il a une bibliothèque de 30 000 volumes et tient maison ouverte. Il installera dans une de ses maisons de Pétersbourg la meilleure école de l’époque. Il compose des pièces qu’il fait jouer par ses élèves. C’est un usage qu’il semble avoir emprunté aux jésuites. Sur son lit de mort en 1736, on l’entendra dire : « O tête ! tête ! tu t’es enivrée de savoir ;