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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/204

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nettement mis en place, ces physionomies gagneraient tant à être complétées ? Dans une petite toile voisine, les Marguilliers, une procession de bonshommes vêtus de noir défilant dans une église blanche, l’harmonie est extraordinairement savoureuse ; mais le parti pris de plaquer des taches claires au lieu de visages, est plus violent encore et déroute le regard. Il y a des artistes incomplets qui ne peuvent faire que des esquisses et à qui l’on ne peut demander autre chose. M. Lucien Simon n’est pas de ceux-là ; il. serait tout à fait coupable s’il s’arrêtait en si beau chemin, à deux pas des chefs-d’œuvre inattaquables.

M. Jacques Blanche, l’un des jeunes portraitistes dont la carrière, comme celle de M. Lucien Simon, s’est faite au Champ-de-Mars, continue, avec un esprit de suite remarquable dans ses études, sa marche rapidement ascendante. Déjà, l’an dernier, dans les Portraits de M. et Mme Thaulow avec leurs enfans, en pleine campagne, malgré quelques réminiscences visibles, on sentait que M. Blanche commençait d’entrer en pleine possession de sa personnalité. C’est aujourd’hui chose faite. L’autre jour, des Anglais, s’arrêtaient devant les portraits de M. Blanche. L’un d’eux, regardant la charmante Petite Fille au chapeau, dit à son compagnon : « T’is not Gainsborough ? » L’autre lui répliqua en lui montrant l’aimable Portrait de Mlle X… (n° 118) : « T’is not Lawrence ? » Puis, tous deux, devant la grande toile des Portraits dans un intérieur, stationnèrent quelques minutes, et je les entendis murmurer : « Very beautiful, indeed. » C’est qu’en effet cette peinture, où sont résumées toutes les études antérieures de l’artiste avec la souplesse et l’aisance que donne la maturité, cette toile pour laquelle bien des grands maîtres, anglais, espagnols, hollandais, flamands, lui ont donné de bons conseils, reste, dans son aspect et au fond, une œuvre bien française, bien parisienne, toute de notre temps. C’est la sincérité délicate des vieux portraitistes français qui sourit, affectueuse et tendre, dans les attitudes dignement familières et les visages ouverts et bienveillans des deux dames assises sur le devant, l’une âgée, de face, les mains allongées sur les bras de son fauteuil, ayant sur ses genoux un ouvrage de tricot, l’autre, jeune, penchée sur sa chaise, les mains jointes et pendantes, son chapeau à ses pieds. C’est la loyauté et la conscience aussi de ces chers ancêtres qui s’affirment dans l’exactitude et dans le soin avec lequel sont peints, par touches vives, mais précises et justes, les visages et les mains. La