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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/188

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Le thème ne laissait pas que d’être scabreux. Trop insister sur ces souvenirs pénibles, rappeler tant de souffrances et tant de martyrs par des images saisissantes et douloureuses, c’était aller contre le but qu’on se proposait ; c’était suggérer des réflexions tristes aux colonisans sans inspirer beaucoup de confiance aux colonisés. Le troupier français, installé par M. Barrias, au bas de son piédestal, n’est donc ni un mort, ni un blessé, ni un fiévreux. C’est un bon fantassin, en tenue de campagne, avec tout son harnachement. Il a jeté un instant son sac à ses pieds, il s’assied pour souffler, prêt à repartir. Il ne se doute pas, le brave enfant, qu’au-dessus de lui, la France, la mère patrie, une belle dame, tout en prenant sous sa protection une jeune Africaine, élève au-dessus de sa tête la couronne qu’il a bien méritée. La liaison entre le groupe d’en haut et la figure d’en bas est marquée par ce geste. Toutefois, c’est le groupe supérieur, le fait même du protectorat de Madagascar par la France qui domine et qui parle. Les deux figures sont assez nettement caractérisées dans les types et les costumes pour qu’on les reconnaisse ; elles sont assez avenantes, l’une dans la noblesse bienveillante de sa haute stature, l’autre dans la grâce résignée de son attitude reconnaissante, pour exprimer toutes deux une commune sympathie. L’exécution est conduite avec cette sûreté et cette force tranquilles qu’on trouve dans toutes les œuvres de M. Barrias.

Il est des cas où la modernisation des types et des ajustemens semble vraiment devoir s’imposer à l’imagination des sculpteurs s’ils veulent être compris. Tel est celui, par exemple, où il s’agit de symboliser l’Inoculation à l’Institut Pasteur. M. Cordonnier, chargé de traduire ce thème scientifique en langue plastique, a demandé à une des grandes filles de Michel-Ange de lui rendre ce service, et ce n’est pas ce que nous lui reprochons. La femme qu’il assied, enveloppée d’amples draperies, sur un large piédestal et qui, tenant sur ses genoux un enfant nu et malade, lui injecte le sérum sauveur, est d’une noble attitude et d’une expression appropriée ; mais quelques flacons et cuvettes jetés à ses pieds ne suffisent pas à en faire, pour les yeux des ignorans, la science guérisseuse du XIXe siècle. Or, le vrai grand art est celui qui est assez simple et assez franc pour parler aux ignorans, pour devenir populaire. Nous savons gré à M. Convers d’avoir tenté de rajeunir, pour le palais de justice de Grenoble, cette antique Thétis, si terriblement démodée, avec son sceptre et ses balances. On lui a demandé une