Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/165

Cette page n’a pas encore été corrigée


du mulet-yâk, moitié bœuf avec ses longues cornes, moitié mulet pour la résistance et l’endurance aux divers climats. Le yak, ma future monture du Chang-Là, — Là veut dire passe, — ne peut vivre que dans le froid au-dessus de 3 500 et 4 000 mètres. Il est d’une solidité extrême qui le fait préférer au cheval dans les occasions difficiles. Il est généralement noir ou très brun, haut cornu, bas sur pattes. Mené par un anneau qu’on lui passe dans le nez, il pousse des cris de sanglier ; et c’est bien la plus étrange monture que l’on puisse imaginer pour une amazone. Ses longs poils soyeux et mou vans tombent des flancs, se prolongent en pantalons bouffans jusqu’aux jarrets, et se complètent par une épaisse queue qui fuit crinoline par derrière.


II

La passe du Fôtu-Là est à 4 150 mètres d’altitude, avec un tchorten au sommet. Le sentier est à peine marqué, le paysage est d’une sauvagerie terrible et, pour une cause quelconque, je suis seule avec mon cheval. Ces grandes montagnes pâles aux tons jaunes et rosés, saupoudrés de blanc, neige ou sel, dans cette gorge, qui va toujours se rétrécissant sous le soleil de feu, me donnent quelques frissons à la pensée d’avoir pris une mauvaise piste et de marcher jusqu’à la nuit, aussi embarrassée de rejoindre l’éclaireur que l’arrière-garde. Au fond de la sinistre gorge, j’aperçois un lama drapé de rouge et une femme. Je ne sais où est le chemin et ils me font signe de redescendre au torrent. Un énorme rocher fermait la gorge, et au-dessus d’un rapide raidillon se dresse tout à coup un grand tchorten dans un décor fantastique. Perdue ou non, peu importe, je n’ai jamais rien vu de semblable. Le long d’un sentier en écharpe les tchorten et les mano-phané se succèdent, se suivent serrés jusqu’à un fantastique village accroché en nid d’aigles sur des aiguilles de béton naturel. Les tchorten y sont plus nombreux que les maisons ; plusieurs posés sur des espèces de portes forment entrées. C’est l’étape cherchée, la Mayourou et son importante lamaserie.

Dans les cases suspendues et accrochées à la montagne, j’aperçois des robes rouges de lamas. Entre plusieurs pointes de glaise et béton naturel, aux formes les plus déchiquetées et élancées, quelques murs de briques non cuites maintiennent des maisons de bois avançant en terrasses sur le vide, sans parapet,