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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/103

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à la beauté intérieure : sur elle se modèleront naturellement tous ses actes, et. s’il est appelé à gouverner les hommes, sur elle se modèleront ses discours. Et il sera vraiment orateur : celui-là seul, en effet, mérite d’être appelé ainsi, dont la parole a le bien pour objet, et la véritable éloquence n’est qu’une des formes de la justice.

Or le peuple, sur ce point, pensait comme Socrate ; une sorte d’instinct l’y avait conduit de bonne heure, et l’effroi que, tout à coup, lui avait causé l’éloquence n’avait fait que le confirmer dans son opinion. Cet inconnu terrible qu’elle renfermait à ses yeux, et son indéniable puissance, cette faculté qu’elle possédait, sans autre ressource que des mots, de changer les volontés, cette promptitude avec laquelle elle bouleversait les âmes, les ravages qu’elle portait dans les aspirations et les désirs, tout cela n’apparaissait tolérable au vulgaire que si celui qui disposait de ce pouvoir formidable l’employait à faire triompher le juste. Et de la cette définition si populaire dans toute l’antiquité, et à laquelle Fénelon n’a fait que donner une forme heureuse : « L’homme digne d’être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu. » La question était de savoir ce que c’est que la vertu, ou ce qu’il faut regarder, en politique, comme la justice. Le problème, posé il y a plus de deux mille ans, n’est guère moins obscur ni moins troublant qu’aux premiers jours.

A ne considérer que l’idéal du commun des hommes, Athènes n’avait-elle pas connu quelquefois l’orateur parfait ? On ne peut, ici, s’empêcher de songer à Périclès. Avec son sens profond de la politique, sa connaissance déliée de l’âme athénienne, sa hautaine gravité, sa volontaire impassibilité de visage, ce curieux mélange de modération et de calcul qui apparaît dans toute sa conduite, sa noblesse de caractère, son incorruptibilité attestée par Thucydide et par Plutarque, sa parole toute de raison, déjà nourrie de philosophie, mais poétique encore par la pensée et par le tour, religieuse à l’occasion, aimant à invoquer l’assistance des dieux, il semble réaliser le type du conseiller public, de l’homme qui, sachant plus que ses concitoyens et portant plus loin ses regards, leur dispense avec mesure les trésors de sa sagesse, en un temps où, comme on Fa justement remarqué, l’orateur est encore comparable au poète, où, de même que le poète éclaire les particuliers sur leurs devoirs, l’orateur trace les siens à la cité et laisse