Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 141.djvu/933

Cette page n’a pas encore été corrigée


clandestine : elle allait à la messe comme on va en bonne fortune ; elle avait un appartement dans un couvent de religieuses et une tribune à l’église des Capucins, mais avec autant de mystère que les femmes galantes de ce temps-là avaient des petites maisons. » Si encore les philosophes avaient voilé de quelques formes leur mainmise et prise de possession. Mais il faudrait ne pas les connaître. Ils disent « nos dîners » ; même, sur la fin, ce fut Mlle de Lespinasse qui dressa la liste des conviés, décidant qui on admettrait, qui on écarterait. Ce sont proprement les hôtes s’installant aux lieu et place des gens de la maison, parlant en maîtres, et faisant la loi comme c’est l’usage en pays conquis.

Cette situation éclata dans les derniers temps de la vie de Mme Geoffrin et donna lieu à des scènes d’un comique révoltant. Sans être dévote, Mme Geoffrin mettait tout au moins au nombre des bienséances la soumission aux règles de l’Église. Elle avait fait confesser Fontenelle et Mairan ; elle entendait mourir de la même façon convenable ; ou peut-être les approches de la fin avaient-elles ravivé dans son âme des souvenirs de l’ancienne piété. Elle avait suivi les exercices du jubilé de 1776 ; elle prit froid dans l’église, et fut frappée au retour d’une attaque de paralysie à la suite de laquelle elle se remit à peu près et vécut encore une année. Ce n’était plus l’heure des dîners de philosophes ; le temps était venu où des convives doivent s’effacer devant des parens, devant une fille. La fille de Mme Geoffrin a été terriblement calomniée, on devine par qui. Aussi faut-il savoir beaucoup de gré à M. de Ségur d’avoir remis en son jour cette figure de femme honnête et frivole à la mode du siècle dernier. Mme de la Ferté-Imbault s’installa dans la chambre de sa mère : elle y vit arriver D’Alembert et ses amis que l’accident de Mme Geoffrin avait mis en veine de propos contre la religion. Congédié une première fois, D’Alembert revint, ayant promis d’être décent. C’était pour ne plus bouger et garder la malade à vue. Il fallut le mettre à la porte. Il essaya de rentrer de force : on dut lui barrer le passage. De s’être assis à la table d’une maîtresse de maison et d’avoir puisé dans sa bourse, cela ne vous confère pas le droit d’assiéger son chevet de malade. C’est ce qu’on ne put jamais faire comprendre à ce mathématicien. Il lui sembla au contraire qu’on avait indignement porté atteinte aux plus sacrés de ses droits. Il lit retentir l’air de ses protestations. Tantôt il s’apitoyait avec un pathétique de mélodrame sur « cette femme mourante qui laissait vainement échapper des plaintes de l’avoir perdu » ; ce qui d’ailleurs était tout à fait contraire à la vérité, Mme Geoffrin ayant pleinement approuvé la conduite de sa fille. Tantôt il se répandait en injures : « Mme de la Ferté-Imbault, vendue à la cabale dévote dont elle