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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 141.djvu/925

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Ils se sont groupés chez Mme Geoffrin ; ils ont trouvé chez elle un centre de réunion où ils ont appris à se rapprocher, à se supporter, à faire cause et œuvre communes. Ils s’y sont disciplinés. Amie de la décence et de la mesure, la maîtresse de maison les a empêchés de heurter trop brusquement le pouvoir et l’opinion, et elle les a préservés contre le danger de se perdre par leur impatience. Au moment où se ferme son salon, la grande bataille du siècle est livrée, l’armée peut se débander, comme elle le fit en effet, s’abandonner à ses instincts de violence et à son goût pour les propos licencieux. L’utilité que les philosophes retiraient des réunions de Mme Geoffrin saute aux yeux ; aussi est-il oiseux de rechercher pourquoi ils fréquentaient chez elle.

Mais il y a une autre question qui par elle-même est plus piquante et dont l’étude est plus instructive : c’est la question de savoir comment il se fait que Mme Geoffrin ait échappé au ridicule qui atteint chez nous toute femme tenant bureau d’esprit. Ni la marquise de Rambouillet, ni la marquise de Lambert n’y ont échappé, en dépit de leurs mérites incontestables, pas plus que Mlle de Scudéry ou Mme Cornuel. Depuis le temps des Précieuses ridicules jusqu’à celui du Monde où l’on s’ennuie, une même tradition se continue en pays gaulois. Que ce soit affaire de préjugé et qu’il entre dans ce préjugé beaucoup de jalousie, de vulgarité et de bassesse d’âme, je ne le conteste pas, mais aussi n’ai-je pas à l’examiner. Il me suffit que le préjugé existe et qu’en dépit du changement des mœurs il ait conservé jusqu’aujourd’hui toute sa force. Comment se fait-il que ce préjugé épargne la seule Mme Geoffrin, alors que chez nulle autre ne s’accusent avec un relief plus frappant les travers dénoncés une fois pour toutes par la plaisanterie de Molière ?

Sans doute Mme Geoffrin n’est pas une femme savante, étant réputée au contraire pour son ignorance, et elle ne s’embarrasse guère des règles de Vaugelas, n’ayant jamais réussi à posséder un minimum d’orthographe ; mais elle est bourgeoise comme Philaminte. Que la petite-fille de Mme Chemineau, la fille de Pierre Rodet, la femme de M. Geoffrin ait eu les sentimens de sa condition, cela n’est pas surprenant. Le bourgeoisisme lui-même des sentimens n’est pas un défaut, pourvu qu’il ne dépasse pas certaines limites et qu’il admette quelque mélange. Mme Geoffrin a toutes les qualités, toutes les imperfections, toutes les manies d’une bourgeoise conforme au type et qui remplit sa définition. La raison, réduite au sens commun, est chez elle la faculté dominante, qui se subordonne toutes les autres et donne à ses vertus mêmes leur nuance spéciale ; en sorte qu’elle peut être bonne sans avoir de sensibilité, généreuse sans manquer à l’ordre et à