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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 141.djvu/755

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dirai-je de ce personnage qui a fait parler si longtemps une envieuse critique, et qui l’a fait taire, qu’on admire malgré soi, qui accable par le grand nombre et par l’éminence de ses talens ? Orateur, historien, théologien, philosophe, d’une rare érudition, d’une plus rare éloquence, soit dans ses entretiens, soit dans ses écrits, soit dans la chaire ; un défenseur de la religion, une lumière de l’Eglise, parlons d’avance le langage de la postérité, un Père de l’Eglise. Que n’est-il point ? Nommez, Messieurs, une vertu qui ne soit pas la sienne. » Ces paroles n’auraient probablement choqué personne si une circonstance imprévue n’avait paru leur donner une signification à laquelle La Bruyère n’avait pas songé. L’archevêque de Paris, Harlay de Chanvallon, l’un des hommes les plus importans du clergé de France, faisait partie de l’Académie française depuis plus de vingt ans et y était fort considéré. Il avait voulu assister à la séance académique, sans doute pour faire honneur à l’abbé Bignon, mais il y était arrivé trop tard, et quand le discours de l’abbé était presque achevé. L’assemblée pria instamment Bignon de recommencer sa lecture en faveur de l’archevêque. Cet hommage, dont le vaniteux Harlay dut être très fier, lui rendit plus amers sans doute le silence que La Bruyère garda sur lui et surtout cet éloge de Bossuet qu’il le força d’entendre [1]. C’était un effet du hasard ; tout le monde crut y voir une insulte préméditée, et il est bien probable que, pendant quelque temps, à Versailles et dans les salons de Paris, il ne fut pas question d’autre chose.

Tout sembla donc se réunir pour exciter une sorte de déchaînement contre le malheureux discours de La Bruyère. Il est très naturel que les admirateurs de Corneille, les victimes de Boileau, les partisans de Harlay de Chanvallon en aient été fort irrités ; mais comment se fait-il que, chez les autres, il n’ait pas trouvé un meilleur accueil ? Tandis que le discours si médiocre de Bignon était couvert d’applaudissemens, les gens même les mieux disposés pour l’auteur parurent accueillir très froidement celui de

  1. Les contemporains nous disent que Bossuet et l’archevêque de Paris ne s’aimaient guère. Harlay devait être très jaloux de l’influence que Bossuet avait prise sur Louis XIV, et Bossuet devait penser de Harlay à peu près comme Fénelon, qui disait, dans sa lettre anonyme au roi : « Vous avez un archevêque corrompu, scandaleux, incorrigible, faux, malin, artificieux, ennemi de toute vertu et qui fait gémir tous les gens de bien. Vous vous en accommodez parce qu’il ne songe qu’à vous plaire par ses flatteries. Il y a plus de vingt ans qu’en prostituant son honneur, il jouit de votre confiance. Vous lui livrez les gens de bien ; vous lui laissez tyranniser l’Église. »