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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 141.djvu/698

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l’hyperesthésie se tourne en monoesthésie, en paresthésie ou en anesthésie, que l’homme de génie se rapproche ainsi du sauvage et de l’idiot, qui sentent très peu les douleurs physiques. Ne savez-vous pas qu’hiver et été, Socrate se servait du même (manteau, que, quand Lulli dirigeait l’orchestre, il battait la mesure sur le dos de sa main, et se fit une blessure qu’il ne sentit pas et qui causa sa mort ?

Au surplus, ils ont tous des bizarreries et de grandes distractions, et les plus raisonnables d’entre eux ont dit de grandes sottises. Ce sont des excentriques, des originaux, et personne n’est plus original qu’un fou. Comme les aliénés, ils sont sujets à des tics étranges, à des mouvemens choréiques, à des accès de colère rageuse, à des vertiges, à la manie des grandeurs, à l’exaltation maladive du moi, à la fureur de raconter au monde leurs petites affaires, et quelquefois aussi, par un effet de réaction, au délire mélancolique, à la lypémanie, aux incertitudes de la volonté, à la folie du doute. Trop sensibles aux petites misères de la vie, ils deviennent irrésolus et craintifs : « J’ai renoncé depuis longtemps à l’omnibus, écrivait Renan ; les conducteurs arrivaient à me prendre pour un voyageur sans sérieux ; en chemin de fer, à moins que je n’aie la protection d’un chef de gare, j’ai toujours la dernière place. » Enfin il en est beaucoup qui s’adonnent à la boisson, et un plus grand nombre encore est entièrement dénué de sens moral : Frédéric disait comme Lacenaire que la vengeance est le plaisir des dieux, Donizetti maltraitait sa femme, Byron battait la Guiccioli. En faut-il davantage pour démontrer la nature morbide et dégénérative du génie ? « C’est ainsi, ajoute M. Lombroso, qu’une idée qui ne semble d’abord qu’une hypothèse téméraire s’affermit et s’achève, quand on soumet les phénomènes à un examen plus minutieux et, comme dans les réactions chimiques, au contact mutuel. »

Dieu me garde de m’inscrire en faux contre le bon témoignage que lui rend sa conscience d’homme et de savant ! Il ne faut jamais troubler les fêtes. Mais je crains que quelques-uns de ses lecteurs, d’humeur difficile et chicaneuse, ne trouvent sa démonstration moins nette, moins satisfaisante qu’il ne se l’imagine. — « Eh ! oui, diront-ils peut-être, nombre d’hommes de génie ont eu de grandes faiblesses, ont été sujets à des maladies morales, à des affections morbides. Mais cela ne tient-il pas simplement à ce que, tout génies qu’ils étaient, n’étant pas des dieux, ils ont eu leur part des infirmités et des imperfections fatalement attachées à notre pauvre nature humaine ? M. Lombroso nous a fait une ample énumération de certains caractères spécifiques, qu’il tient pour des signes de dégénérescence et qui distinguent, selon lui,