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d’enfans, et leur descendance s’éteint bien vite. Quelques-uns sont tardifs ; la plupart sont, comme les fous, très précoces. A six ans, Mozart donnait un concert ; à onze ans, Restif de la Bretonne avait séduit plus d’une jeune fille ; trois ans plus tard, il composait un poème sur ses douze premières maîtresses.

Ils ressemblent aux enfans et aux idiots en ce qu’ils sont tous ennemis des nouveautés, foncièrement misonéistes : Schopenhauer détestait les révolutionnaires ; Richelieu, dit la légende, envoya à Bicêtre Salomon de Caus : Napoléon n’aimait pas à changer de chapeau, Rossini ne put jamais se résoudre à voyager en chemin de fer. Ils aiment en revanche à se déplacer ; ils ont l’humeur inquiète, le goût du vagabondage, de la vie errante : Meyerbeer n’a-t-il pas voyagé pendant trente ans ? Wagner n’est-il pas allé à Paris, à Riga, à Venise ?

Ajoutez qu’ils sont inconsciens, « et que l’instantanéité et l’intermittence de leurs créations offrent la plus grande analogie avec l’accès épileptique. » L’inspiration étant une sorte de transport au cerveau, ils font tout pour la provoquer, et chacun a sa méthode : Schiller fourrait dans le tiroir de sa table à écrire des pommes a demi pourries ; Pitt et Fox abusaient du porter ; Bossuet s’enfermait dans une chambre froide, en ayant soin de s’envelopper la tête de linges chauds ; Cujas se couchait à plat ventre sur un tapis ; Leibniz méditait horizontalement. Notez que toutes leurs grandes conceptions se sont formées sous le coup d’une sensation spéciale. La découverte du galvanisme est due à quelques grenouilles destinées à fournir un bouillon médicinal à la femme de Galvani. Considérez aussi que c’est toujours une sensation qui détermine les actes redoutables de la manie impulsive. La nourrice de Humboldt, qui était une maniaque, avouait que la vue des chairs fraîches et veloutées de son nourrisson lui inspirait une envie presque irrésistible de l’éventrer. Tel criminel est entraîné à l’homicide par la vue inopinée d’une hache ou d’un couteau ; Newton voit tomber une pomme et découvre l’attraction universelle. Niez après cela que les crimes et les découvertes scientifiques se fassent par les mêmes procédés !

Considérez encore que les hommes de génie ont les nerfs très irritables, « qu’ils sentent et perçoivent plus de choses que les autres hommes, que les accidens, les apparences que le vulgaire voit et ne remarque pas, ils les saisissent, les rapprochent de mille et mille façons, qu’on appelle cela des créations et que ce ne sont que des combinaisons binaires et quaternaires de sensations. » Mais il arrive souvent que ces sensibilités trop vives se pervertissent, que