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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 141.djvu/667

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subtilise l’intention et l’a induit à raffiner, dans le sens de la mignardise, son type accoutumé, au lieu de le simplifier, dans le sens de la naïveté.

L’un des jeunes artistes qui, en ce Salon de 1857, avec Paul Baudry, l’auteur de la Fortune et l’Enfant, nous parut à tous rapporter d’Italie le sentiment le plus pur de la beauté, c’était M. Bouguereau. On savait que, l’un des premiers, abandonnant les formules scolaires, il s’était rafraîchi les yeux et l’esprit par l’étude assidue des fresquistes florentins et de la libre antiquité ; et ses figures décoratives, peintes à la cire, le Printemps, l’Été, l’Amour, l’Amitié, la Fortune, les Heures du jour, obtinrent un succès de grâce et de nouveauté dont on trouve l’écho dans tous les journaux du temps. Son envoi (le nombre des peintures n’était pas alors limité) se complétait par un Retour de Tobie où son talent se montrait sous un autre aspect, l’aspect sentimental. Depuis lors M. Bouguereau n’a cessé, chaque année, avec une régularité qui attire le respect des uns et qui excite l’ironie des autres, d’apporter, presque toujours en parallèle, une idylle mythologique et une scène religieuse. En 1897, il ne manque pas à ses habitudes, et ses admirateurs des deux mondes, qui sont nombreux devant la Blessure d’amour et la Compassion, ont protesté, non sans raison, contre l’indifférence ou le mépris dont les novateurs irrévérencieux affectent d’accabler ces peintures sages et soignées. Le fait est que si on l’a trouvé charmant hier, pourquoi le trouverait-on détestable aujourd’hui ? Sa façon aimable de présenter les choses sera toujours celle qui plaira à bien des honnêtes gens et l’on pourrait y mettre beaucoup moins d’art. La Blessure d’amour, une nymphe taquinée par les petits Amours dont l’un l’a blessée d’une flèche, se présente avec cette clarté moelleuse dans le rythme des lignes assouplies et dans l’harmonie des blancheurs nacrées qui justifient le succès de ses nudités décentes. C’est toujours là le meilleur côté du talent de M. Bouguereau. L’égalité paisible de sa facture tendre et lisse s’adapte moins bien à des sujets douloureux comme la Compassion (le Christ en croix contre lequel vient s’appuyer, comme pour mettre en commun leur peine, un plébéien portant, lui aussi, sur les épaules, une lourde croix). Il semble qu’en une allégorie si poignante et si tragique on eût trouvé volontiers plus d’angoisse dans les expressions, plus de souffrance dans les corps, plus d’énergie dans les mouvemens, plus de trouble, de chaleur,