Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 141.djvu/664

Cette page n’a pas encore été corrigée


qu’autrefois, en inaugurant ce palais, leurs aînés et leurs maîtres, en 4857 et 1859, n’étaient pas enflammés par d’égales ambitions. Les souvenirs de l’incomparable fête de 1855 étaient encore trop présens à l’esprit pour qu’on pût s’endormir. A Paris les derniers romantiques, les néo-grecs, les éclectiques, les idéalistes et les naturalistes se groupaient autour de Delacroix, Ingres, Couture, Gleyre et du bruyant Courbet, qui venait de pousser, dans la bataille, le cri de « réalisme ». Dans la banlieue, autour de Fontainebleau et de Cernay, on travaillait et on rêvait en silence, à l’exemple de Corot, Théodore Rousseau, Millet. A Rome aussi, l’on commençait, d’instinct, à se détourner des lourds Bolonais pour retourner vers les vrais maîtres, vers l’antiquité grecque et la jeune Renaissance. Partout c’était la même ardeur laborieuse, presque partout aussi le même désintéressement, le même mépris pour les succès faciles, la même modestie. Si l’on ne se croyait guère en passe de faire oublier jamais les génies virils qui avaient éclairé le commencement du siècle, on s’efforçait du moins de leur succéder sans indignité.

Il y avait d’ailleurs un point sur lequel presque tous les groupes, rivaux ou ennemis, et même les anecdotiers spirituels, tombaient absolument d’accord : c’était, dans l’art de peindre, l’importance capitale du métier. Les uns voyaient le salut dans la détermination scrupuleuse des formes, dans la pureté et le rythme de la ligne ; les autres le cherchaient dans la force et dans le jeu des tonalités, dans l’emploi d’une matière riche et généreuse ; mais tous ne voulaient demander leurs moyens d’expression qu’à la précision du dessin et à la qualité de la couleur, et tous se méfiaient, comme d’une peste, de la littérature et de ses conseils. Le même fait se renouvelle, en France, chaque fois que la littérature, dans une nation plus littéraire qu’artiste, comme la nôtre, a joué, trop longtemps, de mauvais tours aux peintres et aux sculpteurs en leur faisant abandonner la proie pour l’ombre, l’objet pour le sujet, l’exécution pour l’intention, la réalité pour l’apparence. On se redisait que la sentimentalité de Greuze, l’héroïsme gréco-romain de David, l’esprit anecdotique de Paul Delaroche, les aspirations mystiques d’Ary Scheffer, avaient compromis chez ces grands artistes mêmes les plus rares facultés aux applaudissemens de la critique et de la mode ; on se rappelait à quel degré de faiblesse et d’impuissance ces préoccupations étrangères ou accessoires avaient réduit leurs imitateurs. Ingres et