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On ne saurait s’empêcher d’être frappé, avec M. Orsi, des rapports qui existent entre la plus ancienne industrie sikèle et l’industrie que nous connaissons par les plus vieilles des couches dont la superposition a formé, en Troade, le tertre artificiel d’Hissarlik. Étant donnée la distance qui sépare la Sicile de l’Asie Mineure, il ne peut être question d’un emprunt. Si l’outillage est, à beaucoup d’égards, semblable de part et d’autre, c’est qu’il représente un état de civilisation qui fut, pendant un certain temps, à quelques nuances près, celui de tous les peuples riverains de la Méditerranée, l’Egypte et la Syrie exceptées ; or cet âge de la pierre polie remonte, sans aucun doute, à la première moitié du deuxième millénaire avant notre ère. Nous inclinerions donc à penser que les Sikèles ont occupé l’île bien plus tôt que ne le croyait Thucydide. C’est vers le XIVe ou le XIIIe siècle qu’ils auraient commencé à recevoir de la Grèce, avec le bronze, la poterie que l’on fabriquait en Argolide ; la seconde de nos périodes correspondrait ainsi à ce qui est, pour la Grèce, l’âge achéen ou mycénien ; elle irait environ de l’an 1300 à l’an 1000. Enfin, notre troisième période s’étendrait de cette dernière date jusqu’à la fondation des premières colonies grecques, dans la seconde moitié du VIIIe siècle ; c’est avec elle que se clôt l’histoire de la vie autonome du peuple des Sikèles.

Un nom, conservé par celui que la Sicile a reçu des anciens et qu’elle gardera toujours, c’était tout ce qui semblait rester des Sikèles ; mais la science moderne, avec sa curiosité passionnée, n’a point voulu se résigner à ignorer tout ce qu’avaient négligé de lui apprendre les auteurs classiques. Ces nations que l’histoire avait oubliées parce qu’elles n’avaient pas su l’écrire, nos contemporains les ont tirées de la nuit où elles étaient comme ensevelies. En Syrie, c’est les Héthéens, en Grèce, c’est les Achéens et autres prédécesseurs des Hellènes qu’ils avaient ainsi ressuscites ; ici, c’est les Sikèles qu’ils ont rappelés à la vie, au moyen d’une enquête qui a été, elle aussi, un modèle d’exactitude et de sagacité critique.

Nous ne craignons pas que, dans ce siècle où les méthodes de l’histoire se sont imposées à tout les genres d’études, il se rencontre des esprits cultivés qui en soient encore à se demander quelle est l’utilité de pareilles recherches et quel est l’intérêt de ces évocations, de ces reprises exercées sur les défaillances de la mémoire et les lacunes de la tradition. L’histoire du monde