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Pendant les longs siècles qui se sont écoulés entre l’entrée des Sikèles dans l’île et l’arrivée des premiers colons grecs, comment vivaient ces tribus ? Malgré tout le parti que la science tire aujourd’hui des moindres vestiges du passé, on ne saurait prétendre à restituer tous les traits du tableau ; il en est pourtant quelques-uns qui paraissent se dégager nettement de l’ensemble des faits qu’a relevés M. Orsi. Dans un cercle que l’on tracerait autour de Syracuse, en lui donnant environ trente kilomètres de rayon, il a déjà été reconnu une vingtaine de nécropoles sikèles, ce qui semble indiquer une population assez dense, répartie entre de nombreux villages, dont les uns étaient posés sur le bord de la mer, et les autres sur les hauteurs qui dominent la plaine. C’était un mode de peuplement tout autre que celui qui a prévalu en Sicile depuis bien des siècles ; maintenant, presque partout dans l’île, excepté sur la côte orientale, entre Messine et Syracuse, on fait des lieues et des lieues sans rencontrer un seul village. Les ouvriers de campagne demeurent en ville ; ils sont peut-être au nombre de 30 000, sur les 40 000 habitans que compte, dans le sud-est de la Sicile, une ville telle que Ragusa. Ces ouvriers perdent trois ou quatre heures par jour à se rendre sur le terrain et à en revenir, ce qui diminue sensiblement la somme de travail qu’ils peuvent fournir. Ce qui a amené cet état de choses, c’est, dit-on, la malaria ; c’est surtout l’insécurité. L’abandon de la campagne a pu commencer dès l’époque grecque ; les invasions carthaginoises et les guerres acharnées que se faisaient les cités grecques ont dû, dès lors, pousser les paysans à chercher la protection des remparts de la ville voisine ; sous la domination romaine, les guerres serviles dont l’île a été le théâtre ont eu le même résultat. Au moyen âge, quand les Grecs, puis les Normands, ont disputé l’île aux Sarrasins, les dangers de l’isolement n’ont pas été moindres. Ensuite sont venues les guerres que soutenaient les uns contre les autres les barons siciliens, puis le brigandage, qui a toujours été endémique en Sicile, la maffia, avec ses perpétuelles menaces et son odieuse tyrannie. Quoi qu’il en soit des raisons par lesquelles s’explique l’établissement de cet étrange régime, on arrive ainsi à une conclusion qui, pour sembler paradoxale, n’en contient pas moins une grande part de vérité : la population n’a peut-être jamais été aussi normalement distribuée dans l’île que du temps où celle-ci était habitée par les Sikèles.