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quitté la grande route, nous prenons des chemins de campagne, entre des pièces de blé dont chacune couvre plusieurs hectares ; il n’y a guère ici de petites propriétés. Avril finit à peine, et déjà les épis commencent à se former. Les blés habillent le dos des collines ; dans les creux, il y a des jardins de citronniers, qui embaument. Nous nous arrêtons devant un de ces vergers, qu’enclôt une solide muraille ; la récolte qu’ils donnent mérite d’être protégée contre les convoitises des maraudeurs. Pour que nous passions, il faut que l’on aille chercher la lourde clef de l’énorme serrure. Nous avons ensuite à franchir de petits murs en pierres sèches, heureux quand nous ne sommes pas arrêtés par les épines des cactus. Nous arrivons ainsi sur un petit plateau rocheux, qui sépare deux anciens marais, la Lysimelia et la Sirocca, aujourd’hui desséchés et changés en terres des plus fertiles. Nous marchons sur un vrai tapis de fleurs. Il y a là des asphodèles et des mauves, de jaunes chrysanthèmes, des lychnis rouges, et surtout, par milliers de corolles, un petit iris bleu, du bleu le plus tendre et le plus doux.

Tout en cheminant, nous lions conversation avec une vieille femme, qui habite une des cabanes où vivent les gardiens du domaine. Elle se plaint des fièvres. « Où trouvez-vous qui vous soigne, lui dit l’un d’entre nous, et que faites-vous, quand le mal est très fort ? — Nous mourons, répond-elle, et l’on nous enterre. » Un Sikèle n’eût pas mieux dit. Plus d’un de ceux dont les ossemens ont été retrouvés dans les tombes auxquelles nous sommes enfin arrivés a dû être victime des miasmes paludéens que répandaient les eaux stagnantes amassées dans les dépressions de la plaine, et c’est cette résignation fataliste qu’ils opposaient aux frissons et aux sueurs des accès pernicieux.

Nous nous introduisons dans plusieurs des tombes. Dans toutes, pullule un agile lézard, le platydactylos siciilus, qui court sur le sol et sur les parois. Accoutumé à le rencontrer dans ces grottes, M. Orsi le traite en vieille connaissance et nous rassure. Les tombes sont autant de petites chambres creusées dans le roc qui, tout le long de la crête, affleure sur trois ou quatre mètres de haut. Avec leur plafond tantôt horizontal et tantôt en forme de dôme, elles sont assez élevées pour qu’un homme puisse s’y tenir debout. Un petit vestibule les précède auquel on n’accédait que par une porte étroite et basse ; on ne pouvait s’introduire dans la sépulture que comme nous y sommes entrés, en rampant