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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 141.djvu/611

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La carrière de Doukétios n’était pas terminée ; il rentra dans sa patrie ; mais ce que Diodore raconte de ses dernières années demeure assez obscur. Au bout de quelque temps, il quittait Corinthe, alléguant un oracle qui lui avait ordonné de fonder une colonie en Sicile, sur un point de la côte septentrionale que Ton appelait Kalé Akté, le beau rivage. Des Grecs le suivirent, comme il devait toujours s’en trouver à Corinthe, qui cherchaient les aventures, et il bâtit sa ville, avec l’aide d’un de ses compatriotes, Archonidès, qui régnait à Habita, dans les Nébrodes ; c’est dire que, pour la peupler, il dut faire appel à l’élément indigène. Remis comme otage aux mains des Corinthiens, il n’avait pu poursuivre clandestinement les préparatifs que comportait une entreprise de ce genre ; il ne s’y était point risqué sans s’être assuré de la connivence avouée ou secrète des Syracusains. Ceux-ci, qu’inquiétaient l’attitude hostile et les progrès d’Agrigente, avaient intérêt à pouvoir, au besoin, menacer leurs rivaux de la rentrée en scène du champion des Sikèles ; c’est comme leur auxiliaire éventuel qu’ils l’auraient laissé s’établir à Kalé Akté. Ce rôle de client et de protégé, Doukétios l’avait-il accepté sans esprit de retour ? Il est permis d’en douter, car, au moment où il mourut de maladie, en 439, il avait repris ses projets d’autrefois ; il négociait de nouveau pour décider les Sikèles à s’unir par un lien fédératif.

Cette mort fut opportune ; elle épargna à Doukétios un nouvel échec ; n’avait-il pas lui-même, dans une heure de détresse, devant le peuple de Syracuse et à la face des dieux, abdiqué, au nom de son peuple, toute espérance ? Cette renonciation solennelle, les destins en avaient pris acte. La partie était perdue ; mais ce qui, dans ce duel des deux nations, avait d’avance assuré la victoire aux Grecs, c’est que les Sikèles, quand ils s’avisèrent de vouloir lutter contre l’hellénisme, en avaient déjà subi trop profondément l’influence pour se lancer à l’assaut avec cet emportement brutal qui fait la force des barbares et qui leur permet parfois de triompher des nations policées : ils n’avaient plus les ardentes convoitises, la rudesse et la sève de ces Samnites qui, vingt-cinq ans plus tard, allaient se jeter sur la Campanie, passer comme un torrent sur ses riches guérets, forcer les portes des villes grecques et s’y fixer en maîtres. Les Sikèles étaient partout mêlés aux Grecs, dans les villes où ils s’employaient comme ouvriers, dans les campagnes qu’ils cultivaient à titre de