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sentir sa douleur et sa religion : « Eh quoi ! Madame, que deviendront mes petits-enfans ? En quelles mains les ai-je mis [1] ? » Mme de Maintenon, qui se sentait compromise, n’intercéda pas, et Louis XIV se décidait à frapper. Le 26 juillet, il écrivait de sa propre main à Innocent XII pour lui dénoncer le livre des Maximes des Saints. « Je l’ai fait examiner, disait-il, par des évêques et par un grand nombre de docteurs et de savans religieux de divers ordres. Tous unanimement, et tant les évêques que les docteurs, m’ont rapporté que ce livre étoit très mauvais, très dangereux et que l’explication donnée par le même archevêque n’étoit pas soutenable [2]. » Mais il n’attendait pas le jugement du Pape. Le 3 août, il fit venir le duc de Bourgogne dans son cabinet, où il demeura longtemps enfermé seul avec lui, s’efforçant, comme dit Saint-Simon, de le déprendre de ce précepteur qu’il aimait tant. Il n’y réussit pas. Proyart assure que le duc de Bourgogne se jeta aux pieds du Roi, « s’offrant avec larmes de justifier son maître et de répondre sur la religion qu’il lui avait enseignée. » Mais Louis XIV demeura inflexible. « Mon fils, aurait-il répondu, je ne suis pas maître de faire de ceci une affaire de faveur : il s’agit de la pureté de la foi. M. de Meaux en sait plus en cette matière que vous et moi [3], » Le même jour, la Cour apprenait que M. de Cambray avait reçu l’ordre de se retirer dans son diocèse et de n’en plus sortir. En effet, il ne reparut jamais à Versailles, mais nous avons quelque peine à croire que la pureté de la foi ait seule inspiré à Louis XIV une mesure aussi inflexible.

Chez un jeune homme d’une nature aussi sensible que le duc de Bourgogne, le déchirement dut être profond. Docile néanmoins à la volonté de Louis XIV qu’il considéra toujours, suivant une expression employée fréquemment par lui, comme une émanation de la volonté divine, il eut le courage de rompre toutes relations avec son ancien précepteur, et de demeurer quatre ans sans lui écrire. Mais l’affection n’en demeurait pas moins enracinée au fond du cœur. Nous la verrons reparaître au grand jour dès que les circonstances deviendront favorables. En attendant, le duc de Bourgogne demeurait sous la seule gouverne du duc de Beauvilliers. Ce fut durant la période de deux années qui s’écoula

  1. Œuvres du chancelier d’Aguesseau, t. XIII, p. 74. V. Crouslé, Fénelon et Bossuet, p. 129.
  2. Œuvres complètes de Bossuet, édit. Lachat, t. XXIX, p. 117.
  3. Proyart, p. 66.