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de Thessalie. Là, trois mille hommes de plus ou de moins n’étaient pas en ce moment une quantité négligeable. Les Grecs n’ont pas eu cette inspiration. Ils ont voulu tout prendre, tout conserver à la fois, et il est à craindre qu’ils n’aient tout perdu. Sauf l’honneur, bien entendu : non seulement il est sauf, mais il a grandi au milieu de cette épreuve. Les deux armées ont montré le même courage, plus ardent peut-être, plus bouillant de la part des Grecs, plus impassible et plus tenace de la part des Turcs. Ce n’est pas que le soldat turc manque, lui non plus, d’entrain et de verve militaires. Les correspondans des journaux nous le montrent chantant sous les balles, et prenant ses dispositions de combat avec une sorte de gaieté. Hélas ! voilà, de part et d’autre, beaucoup d’héroïsme dépensé en pure perte. Il est probable, en effet, que s’il en résulte ultérieurement un profit pour quelqu’un, ce ne sera ni pour les Turcs ni pour les Grecs. La Grèce pourra alors reconnaître ses véritables amis et elle rendra enfin plus de justice à ceux qui ont essayé de la détourner d’une aventure dont les conséquences n’étaient que trop faciles à prévoir.

Quel est le rôle de l’Europe en face de ces événemens ? Les puissances avaient grandement besoin qu’une diversion quelconque vînt à se produire, pour leur permettre de se reconnaître et, comme on dit, de se ressaisir. Puissent-eUes du moins en profiter ! Puissent-elles éviter le retour des fautes qu’elles ont déjà commises et qui ont quelque peu diminué leur prestige 1 Comment en aurait-il été autrement ? Les choses se sont passées partout comme s’il n’y avait pas eu d’Europe, ou comme si elle ne s’en était pas mêlée ; et Dieu sait pourtant le mal qu’elle s’est donné ! Jamais la diplomatie n’avait pris plus de peine, pour aboutir à des résultats plus stériles. Par malheur il est plus facile de faire la critique du concert européen que de savoir comment le remplacer. Sans doute, chaque puissance pourrait reprendre toutf l’indépendance de sa politique, et alors l’Europe ne tarderait pas à se partager en deux groupes, si même il ne s’en formait pas davantage. La situation deviendrait plus claire, mais aussi plus dangereuse. Les conflits que l’on s’efforce aujourd’hui de restreindre et de localiser ne manqueraient pas de s’étendre et de se généraliser. Le concert européen, si on le considère comme une précaution que l’Europe prend contre elle-même, ne manque pas de quelque vertu. En tant qu’instrument d’action, il s’est montré faible ; mais en tant que garantie d’inaction, il peut être efficace. Tant de chevaux attelés ensemble, même lorsqu’ils le sont mal, ne peuvent guère marcher qu’au pas. A ce point de vue, le concert européen a son mérite. Tout