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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 141.djvu/154

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le nom de l’Allemagne, — une comédie ! Et il invoque en frémissant le souvenir d’Archimède. J’avoue qu’il m’est difficile de partager une telle indignation, et qu’au contraire, la sérénité de Gœthe à travers les catastrophes qui bouleversaient le monde et les dangers qu’il courait lui-même, me semble une preuve indéniable de supériorité, un trait de nature vraiment divin, qui pourrait peut-être éclairer et justifier son attitude en d’autres circonstances. La révolution, la guerre, la chute d’un trône, la défaite des alliés (bien qu’il en fût), la retraite, c’étaient là, pour lui, des incidens d’une portée toute relative, qui ne devaient pas plus arrêter le développement de sa pensée personnelle que celui de la pensée humaine. Il les traversait sans leur permettre, si l’on peut dire, de l’entamer, avec le tranquille courage d’un voyant qui les juge de haut, et qui a le droit de les juger ainsi, son intelligence embrassant des horizons si étendus, que les accidens de l’histoire s’y rabaissent à leurs proportions vraies. En sorte que l’homme, sans aucun doute, n’a rien perdu à avoir conservé son sang-froid en des momens dont le seul souvenir fait s’effarer les ordinaires publicistes.

L’écrivain a-t-il retiré les mêmes bénéfices de ce détachement ? C’est là une autre question, à laquelle répondent assez fâcheusement les œuvres inspirées par la révolution : le Grand Cophte, — le Citoyen général, — les Révoltés, — les Entretiens d’émigrés allemands. Par cela même qu’elles sont parmi les plus faibles de Gœthe, elles pourraient démontrer que le poète qui s’abstrait de son temps pour vivre « en l’éternel », — qui donc aurait la platitude de l’en blâmer ? — doit alors renoncer à toucher aux choses du moment. D’autant plus que Gœthe ne semble pas s’être jamais douté de leur faiblesse. Ses lettres à Schiller, en effet, montrent qu’il estimait fort les Entretiens. Sur le Grand Cophte, dont le sujet lui avait été fourni par l’aventure du Collier de la Reine, il est vraiment d’une étonnante complaisance ; car il disait au fidèle Eckermann, lequel avait la candeur d’admirer cette œuvre autant que les autres : «… Le sujet est bon, parce que son importance n’est pas seulement morale, mais aussi historique ; l’aventure précède immédiatement la Révolution française et en est, pour ainsi dire, le point de départ… Ce n’était pas une petite affaire que de donner d’abord de la poésie à un fait tout-à-fait réel et ensuite de le rendre propre à la scène ; et cependant vous avouerez que tout est parfaitement calculé pour le théâtre. » Eckermann